Le confident par Hélène Grémillon – quelques grosses ficelles mais une histoire qui emporte et qui résonne en ce 8 mars, journée internationale du droit des femmes.

8032014

 

le confident

Ce roman, fait de lettres anonymes adressées à la narratrice à la mort de sa mère, est captivant et du même coup très facile à lire. A moins que ce ne soit le contraste entre la lecture de Proust et la lecture de toute autre production qui opère : sept mois pour lire sept volumes de la Recherche et à chaque fois que je me ménageais une pause, une journée suffisait pour un livre.

La facilité de la lecture est une chose. La qualité de l’ouvrage une autre. En l’occurrence, si les ficelles sont un peu grosses sur la forme – évidemment que l’expéditeur des lettres n’est pas un écrivain en mal d’édition cherchant à attirer l’attention de la narratrice-éditrice, évidemment que l’enfant dont parle les lettres anonymes est notre narratrice, et le dire n’est pas dévoilé le mystère ni même l’essence du roman – le récit demeure riche et intéressant, porté par une écriture simple.

D’abord parce qu’il aborde le sujet de la fécondité, de la stérilité qui ne peut laisser personne indifférent et effleure ainsi la condition féminine.

Ensuite parce que c’est un livre d’amours, sans que l’eau de rose ne teinte trop ses pages et n’empêche les formules intelligentes et sensées (juste une, relevée au hasard : « Il était bordélique, moi maniaque. Au lieu de nous disputer, je rangeais son désordre et lui en mettait un peu dans ma vie. J’étais trop timorée pour le faire moi-même. »).

Enfin parce que ses personnages sont relativement étoffés et complexes, au-delà de l’anonymat et des silences sur lesquels compte l’auteure avec le recours au style épistolaire.

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Rencontres avec Marie Nimier, orchestrées par Enzo Enzo : Les Inséparables laissent coi, La Reine du silence se révèle trop bavarde…

7032014

ENZO ENZO

J’ai eu la chance d’assister à un concert d’Enzo Enzo, quelqu’un de bien – je sais, c’est facile – qui lors de ce tour de chant honorait les textes de l’auteure Marie Nimier. Celle-ci n’est pas seulement fille de et normande. Elle est à la fois parolière (Régine, Eddy Mitchell, Johnny Halliday par exemple) et romancière (elle a reçue prix Renaudot et prix de l’Académie française) : par conséquent, Enzo Enzo l’a non seulement fredonnée mais également lue.

Et quelle lecture que celle d’un extrait des Inséparables ! Enzo Enzo, longue dame brune à la voix plus fluette, est sensible, drôle, et sensée dans son interprétation. Et son jeu sur les Inséparables, texte sur l’amitié malgré tout, était magnifique. Une seule issue à ce concert : se précipiter dans la première bibliothèque pour le trouver et – ce qui ne manqua pas – le dévorer.

Léa et la narratrice se rencontrent sur les bancs de l’école. Peu importe le cadre – en l’occurrence le Paris des années 60-70 où les différences sociales sont exacerbées, en particulier pour ces deux filles qui fréquentent un bel établissement proche des Champs Elysées tout en résidant en logements sociaux – l’amitié se construit au-delà. Les deux enfants sont le jour et la nuit, à tel point que « personne n’aurait parié un kopeck sur leur amitié ». Et pourtant, la fillette aux cheveux flammes, volubile et dure, et celle aux yeux d’eau, silencieuse et sage, vont mêler leur sang. Elles lient ainsi leurs destins, se retrouveront toujours de loin en loin. Sans pouvoir plus jamais mais sans avoir besoin non plus de renouveler ce mélange inébranlable : elles sont à jamais sœurs de sang.

Ce roman, c’est celui de l’amitié au long cours, celle qui ne s’exonère ni des douleurs, ni des mensonges ou des silences. Celle qui est une évidence. Celle qui nourrit l’autre, peu importe qu’il soit le port d’attache ou le bateau.

Ce roman, c’est celui d’un couple mais aussi celui de deux femmes aux histoires complémentaires qui s’enchâssent l’une dans l’autre, sous le point de vue de la narratrice. Et s’il manque des pièces au puzzle de celle-ci pour reconstituer l’histoire de cette autre en négatif qu’est Léa, cela n’en est que plus fort. L’amitié ne dit pas tout. Et elle ne dit pas, ne sait pas pourquoi la vie de Léa a basculé. Pourquoi, comment ? L’amitié n’est pas toujours un ange gardien. Elle est une consolation.

Ces questions sans réponse (pourquoi, comment et pourquoi elle ?) sont comme les bras troués de Léa : omniprésents et culpabilisants.

A moins que la narratrice ne sache finalement s’en libérer en les écrivant, en les décrivant… dans une œuvre mise en abyme qui s’intitulerait Les Inséparables. Une œuvre qui comporterait, à défaut d’explications, des émotions et des mystères, ceux propres à une amitié imparfaite et trouée mais inébranlable.

Si Les Inséparables m’a conquise, vous comprendrez que je suis restée sur ma faim avec le second livre, La Reine du silence. Je précise d’emblée que c’est avec ce récit, entreprise autobiographique, que Marie Nimier a obtenu en 2004 un autre prix figurant à son palmarès, le prix Médicis.

L’auteure tente ici de s’approcher de la figure tutélaire, plus qu’on ne croit, de son père, l’écrivain Roger Nimier. Celui-ci a rencontré un succès fulgurant avec la parution – notamment – du Hussard Bleu en 1950. Il est connu pour son anticonformisme de droite (sa fille le qualifie de royaliste) et sa volonté de détacher la littérature de tout engagement. Il a disparu tragiquement dans un accident de voiture à l’âge de 36 ans. A ses côtés, une autre écrivain. Pas sa femme donc. Marie Nimier avait alors 5 ans.

L’auteure commence son récit et nous amène vers ce personnage de hussard. Elle livre alors un texte journalistique et froid de la fin de son père. Un texte qui contraste avec la chaleur qui émane des allées du cimetière de Saint Brieuc où il repose. Le début du récit – soufflant ce chaud-froid – est captivant, fort d’une distance plus ou moins grande qui échappe à l’auteure que l’on sent habitée par ce père dont elle ne connaît rien, au point qu’elle doit questionner des contemporains ou pire des articles de presse.

Et puis, selon moi, La Reine du Silence, ainsi que l’a surnommée son père, dérape. Elle contourne la difficulté. Sans doute y a-t-il là des raisons, car sa vie n’a pas débuté sous les meilleurs auspices. Car le début de sa vie lui a en fait échappé. Ce que semble confirmer ce court écrit de son père, évoquant/évacuant la naissance de Marie : «  Au fait, Nadine a eu une fille hier. J’ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler. »

Toujours est-il que le texte s’éloigne du père pour le soi, larmoyant, triste et bavard, si propre aux créations contemporaines. Bavarde la Reine du silence ?

Certes le livre n’est pas déplaisant, dialogue entre un mort et sa survivante, entre deux intelligences, deux plumes. Mais pour moi, plus l’écriture se déroule, plus elle manque de vérité, de simplicité. Larmoyante, elle n’est pas émotion vraie. Peut-être parce qu’être la fille d’un hussard précoce, qui a vécu trop vite de littérature et de voitures, « d’encre et d’essence », sans accorder de place à ses enfants – les intimant au silence – sans considérer les femmes – les reléguant par trop d’alcool – , n’est-il pas si simple. Après tout, sa vie à lui fut rapide et bruyante.

Claire




Lune de miel par François Cavanna, Gallimard, 2011 – Une lecture est toujours subjective/Décès de Cavanna

30012014

Cavanna-lune-de-miel

 « Les médecins neurologues donnent plaisamment le nom de « lune de miel » à une période pendant laquelle les symptômes de la maladie de Parkinson s ‘atténuent au point de laisser croire à une guérison, avant de reprendre avec une implacable violence » (exergue du récit Lune de miel)

François Cavanna est décédé ce jour. Sa disparition me touche pour plusieurs raisons : d’abord parce que j’ai aimé les quelques livres que j’ai pu lire de lui, des écrits autobiographiques, toujours acerbes, plein d’humour juste et de mots justes que ce soit dans Les Ritals ou Les Russkoffs. Ensuite parce que c’est le premier auteur que j’ai partagé réellement avec deux êtres chers, l’une que j’ai à peine eu le temps de connaître et l’autre que j’espère avoir tout le temps de connaître. Enfin parce que son dernier récit, Lune de miel, toujours vivant, était marqué du sceau d’une maladie que je déteste par-dessus tout : sans la comprendre elle m’a enlevé mon grand-père.

Beaucoup de raisons très personnelles donc, trop peut-être, expliquent ma tristesse du jour. Trop personnelles certes. Mais ces raisons ont participé de ma lecture de l’œuvre de Cavanna, comme sa propre vie a teinté et plus encore constitué le terreau de son écriture. Un livre n’est-il pas dans ce contexte d’abord la rencontre de deux histoires ?

Avec Lune de miel, voilà trois ans, l’auteur dévoilait sa maladie pour mieux la malmener au rythme de ses souvenirs, de ses réflexions, d’anecdotes. Sa main se tordait mais lui la tordait à son tour pour écrire, encore et encore, lui dont la vie était faite, plus que de dessins ou d’articles, de littérature : « Ne plus écrire…On me dit : « L’ordinateur (…) » . On me dit « Dicte » (…). Ca ne marche pas, pas avec moi. (…). J’écris avec tout mon corps, tête, ventre, pieds et cul compris (…). Il ne me restait qu’à me colleter yeux dans les yeux avec l’autre salope (Miss Parkinson). »

Sans revenir sur son enfance, le STO, les journaux, d’Hara Kiri à Charlie Hebdo, je souhaite appréhender en quelques mots rapides Lune de miel sous l’unique angle du traitement de l’intraitable « Miss Parkinson » ainsi que sa victime la nomme. Rabelaisien souvent par sa truculence – c’est en tout cas à ce grand auteur que Pierre Desproges comparait son comparse Cavanna – l’écrivain est avant tout poète quand il évoque cette maladie qu’il combat en force et en délicatesse. Il la tord et l’apprivoise à la fois. Mais il n’a pas le choix. Il n’a plus le choix et nous épate encore : au lieu du fiel, il déverse un miel percutant sur son ennemi, l’enrobe, lui joue – au moins une fois  encore – un tour.

Entre deux histoires, dans son histoire, il parle de la vieillesse, de la maladie. Lui qui se voyait « vieillard sec » dans la droite ligne du jeune enfant aux mollets de coq des Ritals sera un vieillard sec, avec cette « bombe à retardement » en son sein. Car on ne meurt pas de Parkinson, ce sont ses effets secondaires qui vous tuent. Comme une fracture du col du fémur que l’on ne peut guérir à cause d’elle par exemple. Cavanna parle bien de la maladie qui lui permet d’écrire – même en tout petit – à quel point il aime la vie, égoïstement parfois, à quel point il aime écrire cette vie. Parkinson lui donne l’occasion d’un combat, un dernier combat, celui de la maitrise de soi-même dans la douleur. Lune de miel devient à cette aune le récit de toutes ses victoires minuscules et chétives d’un homme qui jusqu’au bout conserve sa fierté.

Sa fierté c’est, malgré l’âge se dire qu’on fait moins vieux que l’autre, qu’on tremble moins que l’autre et que l’on ne veut pas dépérir comme cet académicien bavant dans un fauteuil : « pas un légume ! » Sa fierté c’est surtout cette lucidité qu’il garde et qu’il a gardé a priori, livrant encore un dernier billet à son hebdomadaire cette semaine, sur le monde qui l’entoure : « tant qu’(il a pu) écrire une ligne, il sera présent parmi les vivants ».

Peut-être a-t-il eu de ce point de vue plus de chance que d’autres. Il n’a pas eu le temps de se voir partir. Mademoiselle Parkinson lui aurait-elle laissé le temps d’appréhender, lui si sensible à l’idée d’immortalité, la mort ? Ce temps n’était pas une chance, seulement un répit. Au moment de réfléchir à la mort, il pense à ses proches, les calvaires endurés par certains d’entre eux (sa petite fille notamment) et de tous les condamnés à mort que nous sommes. Il n’a pas peur de sa mort, mais de celle des siens, des êtres aimés. D’autant qu’il craint, au dernier jour, de les avoir mal aimés. Il semble d’ailleurs que pour Cavanna, parler de lui soit plus aisé que de parler des siens, du labyrinthe familial où des souvenirs mais aussi des douleurs se côtoient. La pudeur apparaît subrepticement, paradoxalement, comme un voile : Cavanna se livre et en même temps se réfugie, s’abrite. Il n’est pas totalement à découvert, il a encore des ressources.

A son enterrement, il y a aura sa famille, au sens large. Sa famille, des souvenirs et des sourires. Car l’homme qui écrit Lune de miel n’est pas un condamné. C’est lui le bourreau caustique, drôle et pittoresque toujours, le bourreau qui, d’une formule, obtient une sorte d’acquittement, pour lui-même : « Même vieux, on ne se pense pas vieux (…) Tout enterrement est celui d’un jeune homme ».

Cavanna, ton enterrement sera celui d’un jeune et grand homme.

Claire.




La maison du sommeil par Jonathan Coe, Editions Gallimard, 1998 – Une lecture agitée, loin de la tentation du sommeil.

12122013

Maison du Sommeil

Après Une touche d’amour et La pluie avant qu’elle tombe qui m’avaient fait découvrir Jonathan Coe à bord du Paris-Rouen (où est-ce l’inverse) voici quelques années, quoi de plus approprié, à l’heure des siestes à répétition, que de se plonger dans La maison du sommeil que l’auteur britannique a livré en 1997 ?

Ce Jonathan Coe est fidèle au souvenir que j’ai de ses quelques autres créations et manie quelques ingrédients reconnus : des personnages incongrus qui se croisent ici et là, une histoire qui se consolide, qui prend corps au fil des pages, des thèmes, comme l’orientation sexuelle, qui sont constitutifs du récit et enfin des réflexions sur la construction du sujet qui sont développées avec tact.

Si les outils sont connus, ce roman dispose pour autant d’une vraie force : son architecture qui ménage un suspens captivant et qui fait de lui un livre unique. Et dans les faits, on s’enfonce dans cette œuvre, sans s’endormir un seul instant et sans s’y perdre : loin des méandres du sommeil, les personnages nous entrainent sur leurs pas.

Ces personnages ne sont pas des héros, loin de là. Si nous les rencontrons pour la plupart étudiants, Sarah, Veronica, Gregory, Robert ou Terry sont loin d’avoir réussi leurs vies quand nous les retrouvons à l’âge adulte. L’écrivain nous les présente à Ashdown, dans une demeure perchée sur une falaise des côtes anglaises, et ce à deux époques qui seront alternées au rythme des chapitres : la maison est alors successivement résidence étudiante et clinique du sommeil. Et pour expliquer ce qui se passe dans cette clinique du sommeil, dix ou vingt ans après, rien de plus approprié que de se plonger dans l’histoire de ces camarades, peu joyeux, ratés qui se sont éloignés puis perdus.

Sarah et Gregory, à l’époque étudiants et amants, sont le ciment de l’intrigue. Elle est narcoleptique, lui sera médecin du sommeil. Leurs personnages, complexes, sont très cohérents, très construits dans le récit de Jonathan Coe : au-delà de l’entretien du suspens, c’est une des caractéristiques de son écriture qui repose toujours sur des personnages étoffés, crédibles, intrigants.

Sarah et Veronica, Sarah et Robert sont le mystère de l’intrigue : Sarah a vécu une histoire d’amour avec la première, une histoire d’amitié avec le second, enfin c’est un point de vue, le sien. Vivants, morts, disparus ? Qu’importe, ils sont surtout absents d’eux-mêmes ou – terme plus approprié – somnambules. Pourquoi ?

Terry, lui, l’ami de tous, est le fil du roman- et allais-je dire – de l’enquête. Car il s’agit bien de découvrir par son intermédaire, aidé d’un autre révélateur de mémoire (une petite fille étrange prénommée Ruby), ce que cache cette Maison du Sommeil où Sarah Tudor s’est construite ou plutôt déconstruite au fur et à mesure de ses liaisons et où le docteur Grégory Dudden, mal aimé et incompris, sévira par la suite.

Victimes collectives d’un rêve éveillé, ces personnages nous offrent une échappée intelligente et mélancolique sur les rives anglaises. Vous l’aurez compris, encore une fois, je suis séduite par cet auteur. Il a le talent de nous entrainer vers le rêve ou plutôt le cauchemar. Pas si simple de trouver le sommeil ensuite.

Claire

 







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