Le conflit, la femme et la mère par Elisabeth Badinter – Etonnements et confirmations.

11092011

imageblog.jpg

26 ans. Et voilà que commence à affleurer le conflit, ce conflit propre à beaucoup de femmes. Celui qui, bien sûr, est exprimé clairement dans le titre de cet essai quand il reste sous-jacent, voire refoulé en nous.

La femme, dans ce débat, est multiple : carriériste, indépendante, féministe, maitresse… La mère aussi est multiple même si la facilité pousse trop souvent à la dialectique mère indigne ou mère aimante.

Dans l’essai très documenté (d’études scientifiques à de belles références littéraires contemporaines – Marie Darrieussecq, Eliette Abecassis – en passant par des sources plus philosophiques) que propose Elisabeth Badinter, c’est à la fois toute la femme et toutes les femmes qui sont présentes.

Toutes présentes, elles sont cependant considérées différemment. En effet, si toutes les postures que nourrit la société sur les femmes sont visées, quelles qu’elles soient, ce sont surtout les positions naturalistes qui sont mises en cause. Ces dernières reviennent en l’occurrence aujourd’hui sur le devant de la scène et font l’actualité du discours sur la maternité. Un discours qui conduit au tout ou rien pour des femmes désormais en capacité de choisir c’est-à-dire soit à la victoire du don à l’enfant sur le « moi d’abord » de sociétés individualistes, soit à son contraire.

L’auteure s’émeut d’un réel retour de la Mère nature prônée par Rousseau. Elle n’est pas contre mais défend le choix de toute femme et s’en prend au processus de culpabilisation visant les mères qui ne se consacrent pas 100% à bébé, qui n’allaitent pas (et bien sûr pendant au moins 6 mois, à la demande), qui ne pratiquent pas le « co-dodo » ou le peau à peau, qui n’arrêtent pas de travailler… bref qui ne se sacrifient pas à l’enfant roi.

Le discours qu’elle dénonce, porté notamment par Edwige Antier (dont j’ignorais le parcours politique mais connaissais la voix par le biais des stations de radio-France sur lesquelles elle tient des chroniques en qualité de pédiatre), est ici fortement mis en cause. Elisabeth Badinter dénonce un système qui a évolué aux dépens de la femme du don de la vie à la dette. Auparavant, la femme, le couple en réalité, donnaient la vie. Aujourd’hui, la femme, le couple, donnent la vie en connaissance de cause et donc existe une dette envers l’enfant. Un enfant choisi et dont on serait redevable :

« Dans une civilisation où le « moi d’abord » est érigé en principe, la maternité est un défi, voire une contradiction. Ce qui est légitime pour une femme non-mère ne l’est plus dès que l’enfant paraît. Le souci de soi doit céder la place à l’oubli de soi (….). Du don de la vie de jadis, on est passé à une dette infinie à l’égard de celui que ni Dieu ni la nature ne nous impose plus et qui saura bien vous rappeler un jour qu’il n’a pas demandé à naitre ».

Le contexte de crise économique redonne sans doute de l’importance à ce discours : à partir du moment où l’emploi n’est pas, ou n’est pas gratifiant, il est sans doute plus facile pour certaines femmes de ne pas concurrencer les hommes sur leur terrain et de regagner la maison où se construit le personnage de la mère. Mais c’est un schéma qui va contre l’égalité des sexes, contre le couple même. Et c’est également un schéma qui va contre la natalité. Ainsi, Elisabeth Badinter fait le lien entre les sociétés qui érigent un portrait de la mère parfaite (l’Allemagne ou le Japon) et l’absence de natalité. Elle loue au contraire la France où, jusqu’à présent, la distinction entre la femme et la mère reste maintenue et où de fait, la natalité reste vive.

Cet essai est impressionnant. En décrivant et en décriant les pratiques naturalistes – qui rejoignent les discours écologiques dans la construction d’une mère qui préfère les couches en tissu ( !…) – et arriérées, ce livre est tout d’abord effrayant. J’avoue que je ne m’étais jamais confrontée à des discours aussi anti-féministes et aussi décourageants. Si faire le choix d’avoir un enfant, c’est faire le choix de se sacrifier… D’un autre côté, Elisabeth Badinter est rassurante : elle confirme qu’il n’est pas monstrueux, même si c’est à contre-courant, de vouloir mener de front une vie de femme et une vie de mère. Si l’instinct maternel n’est pas inné (cf L’amour en plus, autre opus décrié de la philosophe), il peut être partagé par des femmes dont les envies diffèrent : contre le discours féministe ambiant, il y a en fait moins d’intérêts communs aux femmes qu’aux hommes.

Après tout, il y aura toujours un conflit entre les femmes, en fonction de leurs choix de vie. Mais il y aura toujours, sous-jacent, un conflit au sein de la femme. Le tout est de ne pas revenir en arrière, à une époque où la femme n’était rien d’autre qu’un utérus. Et pour se faire, de réagir au discours naturaliste ambiant. Pas parce qu’il est naturaliste. Mais parce qu’il est intolérant.

Rouen, le 11 septembre 2011.

Claire




L’amour du maillot, par Antoine Bréard, William Dupuy et Alexandre Sicault (Hugo & Cie, 2011) – Quelques fibres pour vibrer !

11082011

couvamourmaillot.jpg

Le « texte », nous a-t-on appris jadis lorsqu’il fallait en classe de lettres le commenter, reprenant l’origine latine du mot, est un tissu, un « textile », qu’il convient si on veut en percer les secrets de détricoter, fibre par fibre. Le livre d’Antoine Bréard, de William Dupuy et d’Alexandre Sicault adopte une démarche similaire, puisqu’à travers les fibres solides des maillots du jeu de rugby ils nous racontent à leur tour bien des histoires. Le rugby, on le sait, est un sport éminemment littéraire car il est un sport qui parle des hommes. Jean Giraudoux, dans ses Notes et maximes sur le sport (1928), écrivait ceci : « L’équipe de rugby prévoit, sur quinze joueurs, huit joueurs forts et actifs, deux légers et rusés, quatre grands et rapides, et un dernier, modèle de flegme et de sang-froid. C’est la proportion idéale entre les hommes. »

Dans leur ouvrage, réellement à ranger dans la catégorie « beaux livres », les auteurs ont réuni les témoignages de 75 rugbymen de toutes les générations du rugby français, témoignages parfois répétitifs, assez inégaux, mais contenant des trésors d’anecdotes, de souvenirs, d’émotions, mis en images par des photographies souvent réunies.

Tous ont joué le jeu. Tous ont choisi un seul maillot. Des maillots prestigieux ou, à première vue, anodins. Synonymes de victoires, de défaites ou simplement de moments d’amitié. Tous, sauf un, Bernard Laporte, qui s’est octroyé le droit, ce n’est pas grave en soi mais semble tellement révélateur, de choisir deux maillots. Celui de ses débuts à Gaillac et celui de son titre de champion de France avec Bègles-Bordeaux en 1991. Originales explications qui plus est…

Retenons plutôt… Le maillot présenté par Christian Califano, celui d’une tribu maori que le chef de village lui a remis après une cérémonie d’initiation. Le maillot couleur jaune présenté par Patrice Lagisquet, celui d’un France-Roumanie disputé à Lille en 1986 à l’occasion d’un match de gala en l’honneur d’un jeune garçon trisomique. L’ailier français, lui-même jeune papa d’une enfant atteinte de cette maladie, y raconte comment ce garçon qui « savait lire, écrire, allait à l’école, connaissait tout le monde au stade, avait pris la collation d’après-match avec les joueurs, tutoyait les joueurs comme Dubroca ou Sella en leur disant ‘oh, toi tu n’as pas été très bon aujourd’hui’ », lui a redonné l’espoir dont tous les parents ont besoin quand ils sont confrontés à une telle situation. Ou encore, attardons-nous sur le choix de Jean-Pierre Bastiat, encravaté, tenant dans ses mains le maillot encadré des Barbarians britanniques dont il formait, le 10 septembre 1977, avec ses compères de l’équipe de France Rives et Skrela, la troisième ligne dans un match joué à l’occasion du jubilé d’argent de la Reine Elisabeth II contre les Lions britanniques. Voir, à Buckingham, trente gaillards faire la génuflexion devant la Reine l’a marqué et on le serait à moins.

Parler d’un maillot, toutefois, n’est pas seulement l’occasion de découvrir des histoires individuelles. C’est aussi une façon de revivre la grande histoire de ce sport. Par exemple, lorsque Christian Darrouy et Michel Crauste évoquent fièrement, tels des trophées de guerre, les maillots springboks échangés suite à la victoire légendaire et fondatrice, car inédite, du XV de France contre les rudes Sud-Africains, le 25 juillet 1964 à Springs. Un match d’un temps où les rencontres étaient des batailles qu’aucun des quinze joueurs d’une équipe ne pouvaient cesser, les remplacements étant alors interdits.

« Un mélomane, c’est pas forcément un homme qui aime les mêlées », fait remarquer Philippe Guillard dans un recueil de nouvelles rugbystiques savoureux et malicieux publié en 1999 aux éditions de La Table ronde. C’est exact. Mais un homme qui aime le rugby, qui aime les mêlées est nécessairement un mélomane, et pas seulement au moment des troisièmes mi-temps. Car c’est la musique du rugby qui le fait vibrer jusqu’à la corde, comme ici durant les 137 pages de cet ouvrage.  

Jean-Baptiste.

Rouen, 11 août 2011.




Le citoyen de verre, entre surveillance et exhibition, par Wolfgang Sofsky, Editions de l’Herne, 2011 (pour la traduction) – Un chemin sinueux pour décrire l’avancée de l’Etat non totalitaire mais préventif…

26062011

citoyendeverre.jpg

Difficile de livrer son sentiment sur un essai quand on a perdu l’habitude d’en lire. Pourtant, le thème de cet ouvrage, reçu grâce à l’opération « Masse critique », m’intéressait à l’heure de la société « sans » risque ou règne un principe de précaution parfois envahissant mais érigé en commandement.

En effet, le sociologue et philosophe allemand se penche dans ce texte sur les pratiques de surveillance de notre époque et plus précisément sur leurs motivations. Est-ce le pouvoir, seul, qui aspire à s’étendre par nature et qui est responsable de cette société de surveillance ? Sont-ce, aujourd’hui, les populations qui aspirent à une société de surveillance dans laquelle l’émotion naît moins de l’atteinte aux libertés que de la réalisation du risque ?

L’écrivain allemand débute par une mention des différents moyens de surveillance qui peuvent permettre aujourd’hui de recomposer l’emploi du temps d’une personne. Dans son premier chapitre « Traces », il suis « B. » tout au long d’une journée et décrit son exposition à la surveillance permanente : « Lorsque B. quitte son immeuble, le matin, c’est déjà la troisième fois qu’on inscrit son nom dans un fichier. Un ordinateur de son opérateur téléphonique a enregistré la conversation qu’il a eu avez ses parents. Dans le couloir, à peine ouverte  la porte de l’appartement, c’est une caméra qui le prend dans sa ligne de mire (…) ». Ce premier chapitre est assez effrayant. Sans nous apprendre rien sur les moyens de surveillance existants, Wolfgang Sofsky pointe le risque de l’articulation des différents systèmes. Le danger dont souhaite nous avertir et nous protéger la Cnil – en France –, commission nationale de l’informatique et des libertés, est identifié : il tient à la connexion des bases de données, capable de ficher non pas les caractères d’un individu mais sa vie toute entière. Non seulement ce potentiel croisement de fichiers porte atteinte à notre liberté individuelle. Mais en outre, il présente une réelle difficulté : il ne connaît pas l’oubli. Une fois qu’un individu a pénétré une base de données, il n’en sort que très difficilement. Même quand, comme c’est le cas avec un réseau comme Facebook, c’est lui qui s’est porté volontaire pour le fichage !

A ce moment là de ma lecture, j’imagine que la démarche conduit à observer et décrypter les motivations de la société de surveillance. Dès le second chapitre, les motifs de « la cage à sujétion » sont en effet abordés, comme dans les huit suivants. Cependant, cela est fait à la fois à l’aide de l’histoire politique et de l’actualité politique, d’analyses réelles et de brèves de comptoirs. Le tout étant mêlé. Je ne m’y suis très vite plus retrouvée…

Pourtant les développements pertinents émaillent le propos du philosophe sur le rôle non pas moral mais intrusif de l’interdit notamment, sur l’origine de la honte et le rapport de l’individu à son corps, corps individuel avant d’être social.

Une fois introduite sa thèse selon laquelle notre société est la proie d’une tentation totalitaire au nom du risque et de la peur, il met en perspective ce citoyen, « entre surveillance et exhibition », certes, mais aussi entre sujétion et résistance. Il livre alors le constat de la victoire, actuelle et peut-être éphémère de l’émotion et donc de la sujétion. Il nous situe dans une société de surveillance désirée par ses propres membres : « Pour la très grande majorité des sujets, il est depuis très longtemps tout naturel d’être enregistré, épié, mis sous tutelle et tranquillisé en permanence ».

Il met donc en avant le paradoxe d’une surveillance exacerbée qui survient à l’heure de la démocratie. Cependant, il ne va pas plus loin. Plus loin dans la dénonciation que l’on pourrait attendre. Jusqu’au bout, son cheminement est tortueux. Dans l’argumentation, dans la conclusion.

Notre société, à force de tout observer, de tout surveiller, d’ériger le moindre fait en évènement, ne distingue plus rien et n’a plus d’échelle des valeurs en ce qui concerne le risque. C’est ainsi que, selon W. Sofsky, la police française a perdu sa lucidité face au groupe de Tarnac par exemple. Mais ce qu’il dénonce, la volonté d’omniscience du pouvoir, lui aussi en est en fait victime.

Ainsi, il explore de nombreux champs de cette société de surveillance sans les approfondir assez, en butinant de part et d’autres. Je regrette ce butinage. Même si j’ai, de mon côté, trouvé mon compte à butiner à mon gré dans ce livre qui ouvre de belles pistes de réflexion sur notre société actuelle. Une société dont il faudra un jour couper les tentacules plus proches de celles d’un Etat totalitaire accompli que d’un Etat démocratique, quand le principe de précaution régissant la société du risque sera vaincu par la liberté.

Rouen, le 26 juin,

Claire 




L’heure du roi, par Boris Khazanov, Editions Viviane Hamy, 2011 (1977) – L’heure du roi, c’est l’heure du choix.

22052011

9782878583526.gif

Ecrite et publiée dans les années 1970 en plein joug soviétique, L’heure du roi est une brève mais intense parabole, dont la poétique est d’autant plus marquée que l’auteur déploie, avec une drôlerie et un sens de l’absurde maîtrisés, son talent tragi-comique. Fable politique et philosophique, ce petit livre distribué à l’époque sous les manteaux devrait aujourd’hui se glisser dans la veste de tous les contemporains. 

Le personnage principal, Cédric X, est le roi d’un petit pays annexé par la puissance nazie. Peu importe le nom du pays en réalité. L’heure du roi, c’est l’heure du choix ! Celui que le roi devra dessiner entre le constat de sa liberté maintenue par l’occupant et l’exercice de cette liberté. C’est la question du courage personnel, politique, humain. Le courage est précieux, la témérité inefficace. L’équilibre est à trouver, mais existe-t-il vraiment lorsque les situations sont tout… sauf équilibrées ? En d’autres termes, peut-on être courageux sans être téméraire quand le rapport de forces est à ce point en notre défaveur ? La témérité serait alors le courage du désespoir. 

Pour durer, les hommes politiques savent combien il est essentiel de ne pas monter au front inutilement, de ne pas prendre une balle à la première offensive lancée. Mais quelles sont alors les solutions du « petit » roi ? Celui-ci nous rappelle que le courage n’est pas uniquement celui de saisir les armes. Le courage, c’est aussi la poésie des attitudes. Ici, son courage tient dans la poésie d’une promenade à cheval en pleine Occupation. L’heure du roi, c’est l’heure de ces gestes gracieux mais un peu fous, contenant juste ce qu’il faut d’inconscience ou de sens des priorités pour marquer l’Histoire. 

Jean-Baptiste 

Rouen, 17 avril 2011.   




Authentiquement français par Bruno Roger-Petit – Pour ceux qui ne connaissent pas vraiment le personnage. Pour les autres, si la narration est assez intelligente, rien de novateur…

17042011

brp.bmp

Ecrire le journal imaginaire d’un ami de François Mitterrand, voilà le choix de Bruno Reger-Petit pour raconter jour après jour la campagne du candidat socialiste en 1981, celle qui permet d’évoquer toutes les autres aventures, celles du passé, celles de l’avenir, qu’elles aient été sociales, politiques ou humaines.

Philippe, c’est le prénom de cet ami si proche et si lointain de François Mitterrand, narrateur du présent journal. Philippe a tous les caractères communs des amis du Président : il est ainsi à l’image du Grossouvre décrit voilà peu par Raphaëlle Bacquet, à l’image de ces fidèles complètement séduits et jamais véritablement éconduits par leur maitre.

Quant au François Mitterrand décrit par ce Philippe, ce double, pas de mystère non plus : il correspond aux descriptions courantes de François Mitterrand, descriptions qui émaillent par trop le monde littéraire et politique en cette année anniversaire…

Philippe, le confident, le double connaît François depuis Sciences Po. Il s’est construit sur une même légende familiale et provinciale – que l’on retrouvait très bien dans le livre de Robert Schneider sur Les Mitterrand – et s’est, un temps, perdu dans la France de Vichy. Un temps – et c’est là la différence absolue – plus long et plus abject que pour François Mitterrand. Et c’est là que Philippe, le haut fonctionnaire, l’ami, devient avec justesse et émotion celui qui évoque certains pièges du passé, celui qui nous explique ses propres erreurs pour mieux expliquer les errements de l’autre, en même temps qu’il livre à ses enfants, les astuces pour ne pas y sombrer de nouveau. Sur ce point, le livre joue l’émotion et le droit à l’erreur, maladroitement. A vrai dire, j’ai toujours eu du mal avec ces arguments-là, ceux selon lesquels on ne « sait pas ce qu’on aurait fait, nous ». A ce sujet, j’ai trouvé un talent – au moins – à la dernière pièce d’Olivier Py, mise en scène au théâtre de l’Odéon. En effet, au lieu de miser sur la défense, Olivier Py fait en sorte que le personnage de Mitterrand assume sa seconde guerre mondiale et attaque : il rappelle qu’il a été prisonnier de guerre, qu’il s’est évadé (trois fois), qu’il est entré à Vichy mais n’était qu’un subalterne, qu’il a eu le tort de rencontrer Pétain une vingtaine de minutes et de recevoir la Francisque, certes, mais qu’il a utilisé ces éléments dès 1942 pour la Résistance, pour la France. Je ne sais pas le détail de cette petite histoire dans la Grande et ne prendrait pas position sur un sujet si délicat. Pourtant je trouve plus intéressante la démarche de l’homme de théâtre, plus digne aussi. Ainsi, si Bruno Roger Petit et Olivier Py se retrouvent dans la description d’un amoureux de la France avant tout, la stratégie face aux accusations d’ooportunisme pendant la guerre est bien radicalement différent…

Revenons au récit de Bruno Roger Petit et à son narrateur, Philippe. Après quelques mentions de ces années controversées, Philippe se présente aussi et surtout comme le compagnon silencieux et omniprésent d’une campagne interne contre Rocard (que François Mitterrand soutient dans les moments difficiles puisque, selon le bon mot de Talleyrand, « on ne soutient que ce(ux) qui tombe(nt) »…), puis externe contre le parti communiste d’abord (Georges Marchais, éternellement ridiculisé), contre la droite ensuite. Il rappelle à nous des images dont celle de Coluche que je n’avais jamais vue mise en cause auparavant… et qu’il n’hésite pas à bousculer. Des images aussi du jeune personnel socialiste, ceux que Mitterrand appelait ses « sabras ». Et puis il raconte les dissensions à la droite de l’échiquier, celles qui sont toujours là, sous-jacentes, entre Giscard et Chirac. Le traitement de Marie-France Garaud – opportuniste et femme de pouvoir -- est exemplaire. Mais vraiment, que dire des descriptions de Giscard, celui qui estime que rien n’est plus difficile dans une campagne que « de faire son propre éloge », celui qui, lors d’obsèques, demande à ce que l’on installe à côté de son fauteuil de monarque un fauteuil identique pour Anne Aymone ?… Mitterrand lui-même reconnaît alors que même De Gaulle (qui aurait souhaité être sacré à Reims d’après lui) assistait aux enterrements au milieu de l’assistance.

Philippe, c’est enfin et surtout celui qui, en dressant le panorama du monde politique d’alors, entrevoit celui de demain. C’est celui qui jette les bases des débats à venir sur la place du Panthéon, la peine de mort… C’est celui qui – à demis mots – parle d’un homme admiré, d’un combattant qui, à l’ombre de sa première victoire – se sait déjà battu par la maladie.

Journal d’une époque, portrait intime et fort, ce livre est avant tout celui d’un journaliste puisque les faits sont rarement dépassés par l’imagination pure. Il est aussi celui d’un amoureux de François Mitterrand qui parfois hésite un peu à le bousculer. Pourtant cela pourrait – j’en suis persuadée – tourner à l’avantage du Président. Toujours est-il que c’est un ouvrage intéressant, davantage pour sa construction malicieuse que pour son contenu, déjà connu.

Claire,

Rouen, le 17avril 2011

Ce livre m’a été envoyé par les Editions Heloïse d’Ormesson pour l’opération Masse critique : http://www.babelio.com/livres/Petit-Authentiquement-francais/222350/bloguer




Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants par Mathias Enard, Actes Sud, 2010 – Loin d’un zonard, un romancier sur la Corne d’or

21022011

parleleurdebatailles.jpg

Mathias Enard n’a pas ici reconduit l’exploit de Zone (où toute ponctuation est absente) et pourtant son œuvre se dévore sans pause, d’une traite. Avec un peu d’humour, je peux dire que je comprends, dès lors, qu’il ait obtenu le prix Goncourt des lycéens… Cela relève d’autant plus du cliché que ce roman est au-delà de la simplicité. Certes il énonce clairement. Mais cette clairvoyance a pour objet un bonheur désenchanté, celui d’un personnage historique, un artiste – Michel Ange – soumis aux bons plaisirs du monde politique qui l’entoure, un artiste manipulé en quelque sorte, jusque dans ses passions fugaces vécues dans les sombres rues de Constantinople.

Avec Mathias Enard donc, nous suivons Michel Ange à Constantinople. Nous sommes au XIVème siècle où celui-ci, encore jeune, répond à la commande du sultan Bajazet : il doit ébaucher les dessins du pont qui réunira les deux rives de la belle turque et ses ambivalences.

Là où Léonard de Vinci n’a pas convaincu et alors que Michel Ange fuit les guerres et les commandes non payées du Pape Jules II, l’artiste doit réussir à ébaucher son oeuvre sur la Corne d’or. Mais pour cela, il faut qu’il relève le défi face à l’inconnu d’une ville qui l’impressionne, d’une autre civilisation. 

Constantinople serait-elle trop grande pour lui ? Trop inconnue ? Peut-être mais il parvient tout de même à la dompter grâce aux charmes de belles et de beaux inconnus, artistes toujours. Lui, l’acète, va se saouler avec eux pour enfin parvenir à un projet…

  » Le sculpteur est empli d’une énergie éblouissante, malgré l’alcool ingéré la veille et le manque de sommeil (…) En retraversant la Corne d’or, Michel-Ange a la vision de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai qu’il en a les larmes aux yeux (…) Un pont surgi de la nuit, pétri de la matière de la ville ».

Manipulé par les puissances (Rome et Constantinople), sur une terre mêlée à découvrir, Michel Ange travaille. Mathias Enard nous donne à voir tour à tour la puissance et l’absence de puissance créatrice,  les enjeux géopolitiques et historiques sous-jacents. Il invente pour cet artiste renommé un bout de vie crédible mais terriblement cynique en effleurant l’histoire sans y entrer vraiment, en évoquant aussi l’amour et ses tourments. Il répond en cela au commandement de sa citation d’introduction :

« Puisque ce sont des enfants, parlez-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables ».

Après tout, il n’y a de création sans communion, sans volonté de donner, sans amour.

C’est là une belle œuvre d’invention (justement), simple, séduisante et machiavélique que nous joue Mathias Enard. A lire absolument et à ne pas abandonner aux seuls lycéens. Je suis convaincue qu’il ne sont et ne seront pas les seuls à en savourer la lecture.

Paris, le 21 février 2011

Claire.