La carte et le territoire par Michel Houellebecq, Flammarion, 2010 – Douce folie ?

21 02 2011

carteetterritoire.jpg

Alors que je m’apprête à écrire cette chronique, j’entends un déclic d’appareil photo…Fort à propos, mon voisin de voyage mitraille avec un petit appareil le début de parcours de notre train. De là à penser que ces clichés sont à visée artistique et qu’il pourra les exposer, après un traitement adéquat – à l’acide ou non – dans une galerie parisienne, il n’y a qu’un pas. Un autre Jed Martin en puissance peut-être ?

Mais, voyez, la folie de Houellebecq est contagieuse. Je vis désormais avec ses personnages sur son territoire. Enfin pas tout à fait tout de même.

En fait, Houellebecq nous entraine sur les pas d’un artiste à peine abouti qui, on ne sait ni d’Eve ni d’Adam, rencontre malgré tout un peu de succès. Jed Martin commence par être connu puis reconnu pour ses photographies (enfin plus que ça mais c’est l’idée) de cartes Michelin. Toujours des cartes de départements ou de régions. Remarqué par une personne de chez Michelin, il poursuit ses travaux avec leur mécénat discret. Puis il arrête. En même temps qu’il laisse Olga – cadre de l’entreprise déjà nommée – sortir de sa vie. En dehors de rencontres avec son père, il n’aura désormais plus de vie privée. Il se réfugiera de temps en temps dans des relations tarifées.

Au moment où Olga sort de sa vie, il rencontre ou Frank et par son intermédiaire… Houellebecq. Alors que Jed Martin a peint de multiples personnages représentatifs de la société laborieuse ou moins laborieuse qui l’entoure (de la téléopératrice à Steeve Jobs) et qu’il échoue à peindre un dernier tableau, il doit organiser une exposition. Pour le catalogue, les « communicants » ont pensé à Houellebecq. Celui-ci se met alors sans vergogne en abyme. Il captive Jed Martin comme il captive le lecteur et comme – a priori – il se captive lui-même.

La collaboration sur la série de portraits des « métiers » est un succès et Jed Martin devient riche, très riche. Il réalise pour clore sa série le portrait de Houellebecq. Un portrait superbe non de réalité mais de « dérangement ». Car Houellebecq auteur se construit comme personnage qui dérange, dont la création comme la vie choquent. Car sa vie n’est rien sinon dépravation quand sa plume est vulgaire et prolixe. Jed Martin se développe un peu sur le même modèle associal de l’artiste, décalé et méchant, perdu peut-être.

Alors que la vie de Jed Martin est donc triste à mourir, entre son chauffe-eau à qui il parle et son père qui se meurt d’un anus artificiel (c’est peut-être la le seul vrai côté trash du bouquin, fidèle à l’idée que je me faisais – sans avoir jamais osé le lire – de Houellebecq), Houellebecq est sauvagement assassiné au fin fond de la France où il s’était installé, reclus. Son corps n’est pas seulement dépecé. Non, il devient œuvre d’art.

Œuvre d’art que les policiers affectés à l’affaire ne comprennent pas. Le crime ne semble avoir rien de crapuleux… Et pourtant…

Jed Martin participera peu ou prou à l’enquête. Puis il suit, en quelque sorte, le chemin de l’auteur assassiné en choisissant lui aussi de se réinstaller dans la commune de ses grands parents, dans un autre fin fond de la France. Il réalise des travaux à la hauteur de sa nouvelle mégalomanie, vit enfermé dans sa demeure mais produit encore. Des travaux qui mêlent la nature et la société de production. Jusqu’aux derniers jours, il travaillera encore, quelques heures quotidiennes. Avant de décéder, pour les mêmes raisons médicales que son père. Le seul être qui l’ait tant soit peu – non pas aimé – mais accompagné, de loin en loin, de moins en moins. Car s’il meurt des mêmes atteintes, il parvient à se détacher de la vie dans une atmosphère toute autre, dans un état d’esprit différent de celui de son père : il meurt seul, en admettant, au contraire de son géniteur, la déliquessence du corps et la mort naturelle, dans sa campagne originelle.

Si certains m’en veulent déjà d’avoir été jusqu’à raconter la chute, je leur réponds maintenant que mon affront n’en est pas un et que cet article n’enlèvera rien à leur plaisir de lecteur. Car Houellebecq, extravagant et mystérieux ne peut être dévoilé tout entier dans une chronique. La carte et le territoire c’est d’autres énigmes à résoudre, comme le meurtre de son auteur, c’est d’autres réflexions à mener sur la création artistique de Jed Martin et au final sur celle de Houellebecq et enfin sur les chemins de vie ou de mort qu’empruntent les gens. Selon moi, dans ce livre inattendu, Houellebecq dépasse sa vulgarité prétendue pour aller parfois avec prétention sur les terrains glissants de la vie avec une plume doucement folle, doucement attirante. Et ça, je ne peux décidemment vous le rendre.

 Tours, le 19 février 2011.

 Claire


Actions

Informations



Laisser un commentaire




Au fil des mots |
Entre deux nuages |
Lectures d'haabir |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Dans le Jardin des mots
| j'ai "meuh" la "lait"cture
| Les Chansons de Cyril Baudouin