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Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants par Mathias Enard, Actes Sud, 2010 – Loin d’un zonard, un romancier sur la Corne d’or

21 02 2011

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Mathias Enard n’a pas ici reconduit l’exploit de Zone (où toute ponctuation est absente) et pourtant son œuvre se dévore sans pause, d’une traite. Avec un peu d’humour, je peux dire que je comprends, dès lors, qu’il ait obtenu le prix Goncourt des lycéens… Cela relève d’autant plus du cliché que ce roman est au-delà de la simplicité. Certes il énonce clairement. Mais cette clairvoyance a pour objet un bonheur désenchanté, celui d’un personnage historique, un artiste – Michel Ange – soumis aux bons plaisirs du monde politique qui l’entoure, un artiste manipulé en quelque sorte, jusque dans ses passions fugaces vécues dans les sombres rues de Constantinople.

Avec Mathias Enard donc, nous suivons Michel Ange à Constantinople. Nous sommes au XIVème siècle où celui-ci, encore jeune, répond à la commande du sultan Bajazet : il doit ébaucher les dessins du pont qui réunira les deux rives de la belle turque et ses ambivalences.

Là où Léonard de Vinci n’a pas convaincu et alors que Michel Ange fuit les guerres et les commandes non payées du Pape Jules II, l’artiste doit réussir à ébaucher son oeuvre sur la Corne d’or. Mais pour cela, il faut qu’il relève le défi face à l’inconnu d’une ville qui l’impressionne, d’une autre civilisation. 

Constantinople serait-elle trop grande pour lui ? Trop inconnue ? Peut-être mais il parvient tout de même à la dompter grâce aux charmes de belles et de beaux inconnus, artistes toujours. Lui, l’acète, va se saouler avec eux pour enfin parvenir à un projet…

  » Le sculpteur est empli d’une énergie éblouissante, malgré l’alcool ingéré la veille et le manque de sommeil (…) En retraversant la Corne d’or, Michel-Ange a la vision de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai qu’il en a les larmes aux yeux (…) Un pont surgi de la nuit, pétri de la matière de la ville ».

Manipulé par les puissances (Rome et Constantinople), sur une terre mêlée à découvrir, Michel Ange travaille. Mathias Enard nous donne à voir tour à tour la puissance et l’absence de puissance créatrice,  les enjeux géopolitiques et historiques sous-jacents. Il invente pour cet artiste renommé un bout de vie crédible mais terriblement cynique en effleurant l’histoire sans y entrer vraiment, en évoquant aussi l’amour et ses tourments. Il répond en cela au commandement de sa citation d’introduction :

« Puisque ce sont des enfants, parlez-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables ».

Après tout, il n’y a de création sans communion, sans volonté de donner, sans amour.

C’est là une belle œuvre d’invention (justement), simple, séduisante et machiavélique que nous joue Mathias Enard. A lire absolument et à ne pas abandonner aux seuls lycéens. Je suis convaincue qu’il ne sont et ne seront pas les seuls à en savourer la lecture.

Paris, le 21 février 2011

Claire.


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