Le Turquetto, par Metin Arditi, Actes Sud : Arts politiques.

14 02 2012

Le Turquetto, par Metin Arditi, Actes Sud : Arts politiques. dans Au fil de nos lectures Turquetto

« La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache » : Metin Arditi met en exergue de son roman cette citation d’André Malraux (Antimémoires, 1967) qui prendra tout son sens, page après page de sa belle œuvre.

Au confluent de plusieurs cultures, Metin Arditi a choisi de raconter un artiste du XVIème siècle, lui aussi torturé, à la frontière de cultures, d’envies, d’interdits. Frontière rime souvent avec guerre et en l’occurrence le Turquetto (peintre fictif de la Renaissance italienne) est la proie d’un conflit entre sa judéité originelle, son développement dans une Constantinople qui est aussi et surtout musulmane et son envie, sa destinée : la peinture. En effet, ni Abraham, ni Ibrahim, père commun des deux religions que l’enfant côtoie n’appartiennent à un monde où la Loi permettrait de représenter Dieu ou ses œuvres. Le Turquetto ne sera pas marchand d’esclaves comme son père. Un père qu’il renie avant de comprendre, au crépuscule de sa propre vie, combien il y était lié. Il ne sera pas non plus l’artisan génial qu’est Djelal, son ami méconnu et méprisé. Il sait observer, le petit « rat » et veut peindre. Or pour exposer cette vérité, la vivre, il doit partir. L’Italie fait figure d’eldorado à ce moment pour l’enfant prodige qui vient de perdre son père. Il s’embarque donc pour Venise.

Il y fait son apprentissage et l’auteur nous le présente, simple toujours mais prisé, objet de convoitises et de conflits entre notables de la belle cité. Les rapports entre artistes et pouvoirs sont ici esquissés de manière intéressante et prémonitoire. Le service opère dans les deux sens avec des artistes qui ont besoin de la reconnaissance des puissants pour vivre et les puissants qui ont besoin d’afficher un mécénat exubérant. Le système n’est-il pas le même aujourd’hui, ces sphères entretenant plus que jamais proximités et connivences, plus vilement utilitaires qu’intellectuelles ?

Venise a néanmoins pour le Turquetto son côté obscur : le ghetto. Personne ne connaît sa religion maternelle, rien ne l’oblige donc à y vivre, rien ne l’empêche de peindre. Elève du bien réel Titien, il réussit et le dépasse dans certaines réalisations, admirablement inventées et décrites par l’auteur, à l’écrit seulement donc… (on pourrait presque le déplorer).

Mais ces réalisations, il les a donc produites dans le mensonge. Sa religion, son héritage lui interdisent son propre métier, ne lui autorisent pas non plus le mariage qu’il a pourtant conclu. Il se cache, dans la peinture puis dans son atelier en vivant de belles aventures, l’une charnelle, avec un modèle de même religion que lui. Mais cela ne plait pas à ses commanditaires : cela pourrait desservir leur réputation, si l’on savait la liaison entre leur peintre et une juive.

La relation amoureuse, la première que le Turquetto s’était permise au-delà des contraintes sociales, échappe dramatiquement au peintre. C’est le signal. Il sort de lui-même et alors qu’on lui commande une scène, il y figure douze de ses contemporains en qualité d’apôtres. Douze, dont Judas… Cette création le dénonce à tous car c’est lui qui incarne Judas. L’autodafé n’est pas loin. Après avoir décillé les yeux des autres sur lui-même, il ne lui reste qu’à déciller les siens, à revenir aux couleurs et aux odeurs de sa première ville, des premiers visage qu’il avait fuis…

Se révéler aux autres puis se révéler à soi. Cette révélation aurait supposé la tolérance. Elle ne suscite qu’intolérance. Quand des commanditaires se détachent de magnifiques tableaux sur le seul critère d’une signature conspuée, celle du Turquetto, l’œuvre fusse-t-elle belle, la peur et l’intolérance sont victorieuses. Quand l’admiration, le respect sont forcés, le courage voudrait, au-delà de toute autre considération – de grimer la signature au bas de la toile pour sauver cette dernière. C’est ce que fera le professeur pour l’élève condamné. Et c’est l’acte fondateur du roman de Metin Arditi.

Ainsi, plus que la belle histoire d’un grand artiste voué aux oubliettes imaginaires du fait de ses bourreaux, retenons le récit intelligent que livre l’auteur sur les carrefours culturels et religieux du XVIème siècle européen où, si les peuples coexistaient, ils ne pouvaient tolérer le moindre mouton noir en leur sein et coopéraient pour l’exclure. Ce livre est une très belle réussite autour d’un sujet qui fait flores avec Sophie Chauveau (plus historique et moins poétique) mais aussi et surtout avec le récent Mathias Enard, lui aussi, est-ce un hasard, publié chez Actes Sud, avec Parlez leur de batailles, de rois, d’éléphants. Ces deux récits sont d’une trempe semblable, coloré et métissé, presque déjà politique.

Clichy, le 14 février 2012,

Claire


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