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Lune de miel par François Cavanna, Gallimard, 2011 – Une lecture est toujours subjective/Décès de Cavanna

30 01 2014

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 « Les médecins neurologues donnent plaisamment le nom de « lune de miel » à une période pendant laquelle les symptômes de la maladie de Parkinson s ‘atténuent au point de laisser croire à une guérison, avant de reprendre avec une implacable violence » (exergue du récit Lune de miel)

François Cavanna est décédé ce jour. Sa disparition me touche pour plusieurs raisons : d’abord parce que j’ai aimé les quelques livres que j’ai pu lire de lui, des écrits autobiographiques, toujours acerbes, plein d’humour juste et de mots justes que ce soit dans Les Ritals ou Les Russkoffs. Ensuite parce que c’est le premier auteur que j’ai partagé réellement avec deux êtres chers, l’une que j’ai à peine eu le temps de connaître et l’autre que j’espère avoir tout le temps de connaître. Enfin parce que son dernier récit, Lune de miel, toujours vivant, était marqué du sceau d’une maladie que je déteste par-dessus tout : sans la comprendre elle m’a enlevé mon grand-père.

Beaucoup de raisons très personnelles donc, trop peut-être, expliquent ma tristesse du jour. Trop personnelles certes. Mais ces raisons ont participé de ma lecture de l’œuvre de Cavanna, comme sa propre vie a teinté et plus encore constitué le terreau de son écriture. Un livre n’est-il pas dans ce contexte d’abord la rencontre de deux histoires ?

Avec Lune de miel, voilà trois ans, l’auteur dévoilait sa maladie pour mieux la malmener au rythme de ses souvenirs, de ses réflexions, d’anecdotes. Sa main se tordait mais lui la tordait à son tour pour écrire, encore et encore, lui dont la vie était faite, plus que de dessins ou d’articles, de littérature : « Ne plus écrire…On me dit : « L’ordinateur (…) » . On me dit « Dicte » (…). Ca ne marche pas, pas avec moi. (…). J’écris avec tout mon corps, tête, ventre, pieds et cul compris (…). Il ne me restait qu’à me colleter yeux dans les yeux avec l’autre salope (Miss Parkinson). »

Sans revenir sur son enfance, le STO, les journaux, d’Hara Kiri à Charlie Hebdo, je souhaite appréhender en quelques mots rapides Lune de miel sous l’unique angle du traitement de l’intraitable « Miss Parkinson » ainsi que sa victime la nomme. Rabelaisien souvent par sa truculence – c’est en tout cas à ce grand auteur que Pierre Desproges comparait son comparse Cavanna – l’écrivain est avant tout poète quand il évoque cette maladie qu’il combat en force et en délicatesse. Il la tord et l’apprivoise à la fois. Mais il n’a pas le choix. Il n’a plus le choix et nous épate encore : au lieu du fiel, il déverse un miel percutant sur son ennemi, l’enrobe, lui joue – au moins une fois  encore – un tour.

Entre deux histoires, dans son histoire, il parle de la vieillesse, de la maladie. Lui qui se voyait « vieillard sec » dans la droite ligne du jeune enfant aux mollets de coq des Ritals sera un vieillard sec, avec cette « bombe à retardement » en son sein. Car on ne meurt pas de Parkinson, ce sont ses effets secondaires qui vous tuent. Comme une fracture du col du fémur que l’on ne peut guérir à cause d’elle par exemple. Cavanna parle bien de la maladie qui lui permet d’écrire – même en tout petit – à quel point il aime la vie, égoïstement parfois, à quel point il aime écrire cette vie. Parkinson lui donne l’occasion d’un combat, un dernier combat, celui de la maitrise de soi-même dans la douleur. Lune de miel devient à cette aune le récit de toutes ses victoires minuscules et chétives d’un homme qui jusqu’au bout conserve sa fierté.

Sa fierté c’est, malgré l’âge se dire qu’on fait moins vieux que l’autre, qu’on tremble moins que l’autre et que l’on ne veut pas dépérir comme cet académicien bavant dans un fauteuil : « pas un légume ! » Sa fierté c’est surtout cette lucidité qu’il garde et qu’il a gardé a priori, livrant encore un dernier billet à son hebdomadaire cette semaine, sur le monde qui l’entoure : « tant qu’(il a pu) écrire une ligne, il sera présent parmi les vivants ».

Peut-être a-t-il eu de ce point de vue plus de chance que d’autres. Il n’a pas eu le temps de se voir partir. Mademoiselle Parkinson lui aurait-elle laissé le temps d’appréhender, lui si sensible à l’idée d’immortalité, la mort ? Ce temps n’était pas une chance, seulement un répit. Au moment de réfléchir à la mort, il pense à ses proches, les calvaires endurés par certains d’entre eux (sa petite fille notamment) et de tous les condamnés à mort que nous sommes. Il n’a pas peur de sa mort, mais de celle des siens, des êtres aimés. D’autant qu’il craint, au dernier jour, de les avoir mal aimés. Il semble d’ailleurs que pour Cavanna, parler de lui soit plus aisé que de parler des siens, du labyrinthe familial où des souvenirs mais aussi des douleurs se côtoient. La pudeur apparaît subrepticement, paradoxalement, comme un voile : Cavanna se livre et en même temps se réfugie, s’abrite. Il n’est pas totalement à découvert, il a encore des ressources.

A son enterrement, il y a aura sa famille, au sens large. Sa famille, des souvenirs et des sourires. Car l’homme qui écrit Lune de miel n’est pas un condamné. C’est lui le bourreau caustique, drôle et pittoresque toujours, le bourreau qui, d’une formule, obtient une sorte d’acquittement, pour lui-même : « Même vieux, on ne se pense pas vieux (…) Tout enterrement est celui d’un jeune homme ».

Cavanna, ton enterrement sera celui d’un jeune et grand homme.

Claire.


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