Le meilleur des jours, par Yassaman Montazami, Sabine Wespieser Editeur, 2012 – Mais Behrouz est mort…

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Le meilleur des jours, par Yassaman Montazami, Sabine Wespieser Editeur, 2012 – Mais Behrouz est mort…  dans Au fil de nos lectures titre_121

« Le meilleur des jours » est la traduction française du prénom Behrouz, le héros de ce livre-hommage d’une fille à son père. Au-delà, « le meilleur des jours » est une quête, la quête d’une vie, pour ce papa iranien exilé, venu faire ses études à Paris en plein bouillonnement intellectuel des années 1960, lui qui admire et connaît tout de la vie de Karl Marx, lui qui s’est lancé dans une thèse d’économie dont l’unique ambition est de révéler au grand jour – le meilleur ? – la pensée parfaite et complète de l’auteur allemand (« Ma chérie (…), il faut que tu saches que rien dans ce monde n’a échappé à l’observation sagace de Karl Marx ! Pas une poussière, pas une particule, pas un instant de l’Histoire »). Mais Behrouz est mort… Yassaman, sa fille, dans des chapitres joyeux, tendres, toujours vifs, évoque sa mémoire, celle d’un homme farceur (« Ma chère Madame, le plus tragique n’était pas qu’elle fût stérile, mais clitoridienne ! » décrétait-il à propos d’une connaissance lointaine lors d’une conversation guindée à l’heure du thé), celle d’un intellectuel lucide sur la réalité politique et les désillusions qui allaient suivre la chute du Shah (« Profitez-en tant que vous avez des mains ! » grognait-il en pinçant les fesses de ses amies, s’adressant aux hommes présents à Neauphle-le-Château où l’Ayatollah Khomeiny s’était installé), celle d’un ami le cœur sur la main accueillant chez lui toute la dissidence qui serait du monde si elle n’était iranienne, des maoïstes en danger, des soutiens déchus de la monarchie, en particulier une femme de colonel, véritable personnage castafioresque de ce roman. Behrouz vivait en luttant. Il vivait pour demain. Il vivait en rêvant au bonheur universel. Mais Behrouz est mort… Le meilleur des jours, ce ne sera plus demain. Le meilleur des jours, pour Yassaman et ici le lecteur, c’était hier, avec lui. Ce livre serait triste s’il n’était pas écrit avec drôlerie, intelligence et regard d’enfance.

Jean-Baptiste

Saint-Pierre-des-Corps / Paris, 16 septembre 2012.




Les terroristes, par Maj Sjöwall et Per Wahlöö, Rivages/Noir, 2010 (1975) – Il y a eu des livres en Suède avant ceux de Stieg Larsson.

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Les terroristes, par Maj Sjöwall et Per Wahlöö, Rivages/Noir, 2010 (1975) – Il y a eu des livres en Suède avant ceux de Stieg Larsson.  dans Au fil de nos lectures terroristes

Nous étions, il y a quelques années, dans une salle de l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, en groupe restreint pour échanger avec Robert Badinter qui disait combien, pour comprendre vite un pays, en particulier ses maux et ses manques, se rendre dans les tribunaux était utile et nécessaire. Suivre cette méthode avec Maj Sjöwall et Per Wahlöö dans Les Terroristes dresse un portrait peu flatteur voire assassin – nous sommes dans un roman policier – de la Suède des années 1970. Si la justice en prend pour son grade, la police, la « sécurité », les services secrets, au-delà les autorités, les institutions, le gouvernement ne sont pas épargnés. C’est toute la social-démocratie suédoise qui est la cible de ce polar « gauchiste », avec toute l’affection et la noblesse que je porte à ce terme. Un décalage singulier avec les leçons des afficionados médiatiques du modèle suédois. Les terroristes : il y a des Justes de Camus dans ce titre et dans l’un des volets de l’histoire, interrogeant davantage les ravages d’une société qui trompe et néglige ceux qui la composent plutôt que la sempiternelle problématique de la fin qui justifierait, ou pas, les moyens. Ce texte offre une agréable trame, avec de l’humour, des surprises, de bons personnages. Parmi eux le commissaire Martin Beck, ni héros ni anti-héros, ni idéaliste ni pessimiste, ni excessif ni passif, qui aux dires d’un ancien de ses collègues s’est « trompé de boulot, d’époque, de partie du monde, de système ». Beck, conscient mais consciencieux, sans illusion mais avec la passion de son métier, est chargé d’enquêtes qu’il mène à bien. Les résultats sont là et son travail est reconnu. Il lui faut ici protéger un sénateur américain en visite officielle, provocateur et conservateur comme ce pays sait en fournir. Ce roman est le dernier d’une série de dix ouvrages. Tous composent une œuvre globale, « Le roman d’un crime », sorte d’enquête sans temps perdu. Cela m’a donné envie de posséder et de lire un jour peut-être en totalité les neuf premiers. C’est probablement l’essentiel.

Jean-Baptiste 

Bordeaux, 13 septembre 2012




L’heure du roi, par Boris Khazanov, Editions Viviane Hamy, 2011 (1977) – L’heure du roi, c’est l’heure du choix.

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Ecrite et publiée dans les années 1970 en plein joug soviétique, L’heure du roi est une brève mais intense parabole, dont la poétique est d’autant plus marquée que l’auteur déploie, avec une drôlerie et un sens de l’absurde maîtrisés, son talent tragi-comique. Fable politique et philosophique, ce petit livre distribué à l’époque sous les manteaux devrait aujourd’hui se glisser dans la veste de tous les contemporains. 

Le personnage principal, Cédric X, est le roi d’un petit pays annexé par la puissance nazie. Peu importe le nom du pays en réalité. L’heure du roi, c’est l’heure du choix ! Celui que le roi devra dessiner entre le constat de sa liberté maintenue par l’occupant et l’exercice de cette liberté. C’est la question du courage personnel, politique, humain. Le courage est précieux, la témérité inefficace. L’équilibre est à trouver, mais existe-t-il vraiment lorsque les situations sont tout… sauf équilibrées ? En d’autres termes, peut-on être courageux sans être téméraire quand le rapport de forces est à ce point en notre défaveur ? La témérité serait alors le courage du désespoir. 

Pour durer, les hommes politiques savent combien il est essentiel de ne pas monter au front inutilement, de ne pas prendre une balle à la première offensive lancée. Mais quelles sont alors les solutions du « petit » roi ? Celui-ci nous rappelle que le courage n’est pas uniquement celui de saisir les armes. Le courage, c’est aussi la poésie des attitudes. Ici, son courage tient dans la poésie d’une promenade à cheval en pleine Occupation. L’heure du roi, c’est l’heure de ces gestes gracieux mais un peu fous, contenant juste ce qu’il faut d’inconscience ou de sens des priorités pour marquer l’Histoire. 

Jean-Baptiste 

Rouen, 17 avril 2011.   




Charge d’âme, par Romain Gary, Gallimard, 1977 – Un titre explosif.

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Je crois que j’ai rarement été aussi frappé par l’intelligence d’un titre d’ouvrage. Charge d’âme, à tout le moins, prend trois sens différents au cours de notre lecture.

Une « charge d’âme », dans l’histoire inventée par Gary, c’est d’abord une charge énergétique, un contenant en énergie. Et l’énergie en question – le « carburant avancé », c’est l’âme des morts, récupérée juste après le décès grâce à un capteur particulier. Grâce à cette charge, il est possible d’alimenter n’importe quel éclairage, n’importe quelle voiture, n’importe quelle centrale et – le mot « charge » prend là encore un sens explosif – n’importe quelle bombe. En toile de fond du roman : l’affollement des puissances rivales de la Guerre froide, désireuse chacune de mettre la main sur les savants calculs de quelques physiciens nucléaires à l’origine de cette bombe, afin de les neutraliser. Toute l’ironie mordante de Romain Gary est alors lâchée : « Ce que vous nous dîtes là, c’est que l’âme humaine est une arme dévastatrice, d’une puissance de destruction illimitée… », s’interroge un sénateur américain. Et un scientifique de lui répondre : « Il n’y a là rien de nouveau, sénateur. Nous savions cela bien avant Hiroshima. »

Une « charge d’âme », c’est aussi pour les savants du roman le poids, la lourdeur, le boulet, que représentent à leurs yeux les si politiquement corrects « états d’âme ». A sa petite amie croyante qui, stupéfaite, découvre que son physicien d’amant a capturé l’âme d’un défunt collègue sans même avoir sollicité son accord avant sa mort, le physicien répond : « Non, évidemment, il y a tout de même des questions qui ne se posent plus dans les milieux scientifiques. Celle de l’ « âme », notamment. L’ « âme »… « Notre souffle immortel »… Tout ce vocabulaire moyenâgeux… C’était bon au temps du char à bœufs. Il s’agit d’énergie. […] Tu as entendu parler de la crise de l’énergie ? Bon. Nous avons trouvé une nouvelle source d’énergie qui ne coûte rien, qui est là à ramasser et qui est pratiquement inépuisable, inusable. C’est tout. »

Une « charge d’âme », dans un troisième sens, c’est enfin l’offensive de désespoir lancée par l’âme, son retour au galop vengeur, chargeant avec détermination et malice ses savants adversaires. Cette charge s’impose à plusieurs reprises aux théoriciens du « carburant avancée » : morceaux de musique classique résonnant dans leurs oreilles, envie irrépressible de s’essayer à la peinture, visions christiques… Rien ne leur est épargné !

Derrière ce titre aussi court qu’il en dit long, Romain Gary laisse donc place – à l’aide d’un sens de l’histoire, des personnages, de la mélancolie et de l’humour toujours conjugués – à des problématiques fortes.

Celle de la dérive idéologique de la science. A propos d’un fait divers lu dans un journal sur une tentative scientifique à la suite de laquelle tous les laborantins se conduisaient comme des animaux, Mathieu, le physicien français du roman, laisse échapper ce sarcasme : « Dépossédés de leurs caractéristiques humaines ? Eh bien, c’est la première fois qu’une expérience scientifique a les mêmes conséquences qu’une expérience idéologique. »

Au-delà, est posée la question de la maîtrise de la science, qui plus est en démocratie : « Le génie scientifique sonnait le glas de la démocratie, parce que seul le génie pouvait contrôler le génie. Et cela voulait dire que les peuples étaient à la merci d’une élite. »

Mais au final, c’est bien cette assertion trouvant place dès la note initiale de l’auteur que nous gardons en mémoire, l’une des assertions les plus célèbres de cet ouvrage, l’une des assertions qui convainc même les plus ardents détracteurs de l’obsession et de la croyance scientifiques : « Le paradoxe de la science est qu’il n’y a qu’une réponse à ses méfaits et à ses périls : encore plus de science ».

Jean-Baptiste.

Rouen, 31 janvier 2011.







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