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Le confident par Hélène Grémillon – quelques grosses ficelles mais une histoire qui emporte et qui résonne en ce 8 mars, journée internationale du droit des femmes.

8032014

 

le confident

Ce roman, fait de lettres anonymes adressées à la narratrice à la mort de sa mère, est captivant et du même coup très facile à lire. A moins que ce ne soit le contraste entre la lecture de Proust et la lecture de toute autre production qui opère : sept mois pour lire sept volumes de la Recherche et à chaque fois que je me ménageais une pause, une journée suffisait pour un livre.

La facilité de la lecture est une chose. La qualité de l’ouvrage une autre. En l’occurrence, si les ficelles sont un peu grosses sur la forme – évidemment que l’expéditeur des lettres n’est pas un écrivain en mal d’édition cherchant à attirer l’attention de la narratrice-éditrice, évidemment que l’enfant dont parle les lettres anonymes est notre narratrice, et le dire n’est pas dévoilé le mystère ni même l’essence du roman – le récit demeure riche et intéressant, porté par une écriture simple.

D’abord parce qu’il aborde le sujet de la fécondité, de la stérilité qui ne peut laisser personne indifférent et effleure ainsi la condition féminine.

Ensuite parce que c’est un livre d’amours, sans que l’eau de rose ne teinte trop ses pages et n’empêche les formules intelligentes et sensées (juste une, relevée au hasard : « Il était bordélique, moi maniaque. Au lieu de nous disputer, je rangeais son désordre et lui en mettait un peu dans ma vie. J’étais trop timorée pour le faire moi-même. »).

Enfin parce que ses personnages sont relativement étoffés et complexes, au-delà de l’anonymat et des silences sur lesquels compte l’auteure avec le recours au style épistolaire.

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14, par Jean Echenoz, octobre 2012, Les Editions de Minuit – Roman des sens, vivants et morts, survivants.

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14, par Jean Echenoz, octobre 2012, Les Editions de Minuit – Roman des sens, vivants et morts, survivants. dans Au fil de nos lectures 9782707324573_1_75

Echenoz ne s’en va pas. Il court. Et nous éclaire.

Sa littérature est magnifique et 14 est l’un des plus beaux romans que j’ai pu lire. Il est impossible d’être insensible à la beauté laconique de ce texte qui jauge et juge la Grande Guerre et fait l’éloge des sens. Echenoz n’en fait pas des tonnes. Comme un musicien, il est juste. Ni trop larmoyant, ni trop poétique. Juste larmoyant et poétique. Politique aussi, car son livre apparait comme le scénario d’un film antimilitariste peut-être mais sacrément humain.

Son éloge des sens prend place tant sur le fond, le jeu entre la présence de tous les sens et l’absence de quelques uns, que sur la forme. Et je ne sais lequel porte l’autre dans ce roman.

Le récit est celui des relations humaines ou inhumaines à l’époque des tranchées. D’un côté, des jeunes gens d’un même village se retrouvent au front où ils vivent tout à la fois l’épreuve du groupe et de la solitude, l’histoire de l’amitié et de la solitude, l’avènement de la mort et de la solitude. De l’autre, deux jeunes gens parmi ces cinq amis amoureux d’une même jeune femme s’opposent. Dans leurs paroles, dans leur regard, de tout leur être. Ils composent un triangle amoureux sans passion mais avec quelques rêves.

La guerre détruit tout. Le groupe d’amis et le triangle amoureux, au profit de la passion paradoxalement sèche et au détriment des rêves. Qu’importent les nouvelles relations qui pourront naître après,  qu’importe celui d’Anthime ou de Charles qui reviendra auprès de Blanche… Car tous seront amputés, de proches, de membres, de sensations. Morts ou amputés, d’un membre, des yeux, du goût de vivre comme avant, les personnages d’Echenoz survivent, malgré tout, mélodieusement.

La guerre a tout changé  pour les héros nationaux qu’Echenoz fait siens. Tout, sauf la permanence des sens qui ont survécu, toujours et plus que jamais éveillés, sur le qui-vive au fil des quelques cent pages de musique offerte en cadeau. Du vent qui empêche d’entendre dans un premier temps le tocsin et de l’alternance de blanc et de noir en haut des églises au fur et à mesure du mouvement des cloches, aux hommes ivres décrits par l’auteur que l’on devine se dressant gare de l’est, chantant l’Internationale que l’on entonne, intérieurement, alors qu’on referme le chef d’œuvre, de nos deux mains, bel et bien là.

La guerre est finalement et ironiquement créatrice, contre-nature.

Claire.

Clichy, le 5 novembre 2012.

 




Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants par Mathias Enard, Actes Sud, 2010 – Loin d’un zonard, un romancier sur la Corne d’or

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Mathias Enard n’a pas ici reconduit l’exploit de Zone (où toute ponctuation est absente) et pourtant son œuvre se dévore sans pause, d’une traite. Avec un peu d’humour, je peux dire que je comprends, dès lors, qu’il ait obtenu le prix Goncourt des lycéens… Cela relève d’autant plus du cliché que ce roman est au-delà de la simplicité. Certes il énonce clairement. Mais cette clairvoyance a pour objet un bonheur désenchanté, celui d’un personnage historique, un artiste – Michel Ange – soumis aux bons plaisirs du monde politique qui l’entoure, un artiste manipulé en quelque sorte, jusque dans ses passions fugaces vécues dans les sombres rues de Constantinople.

Avec Mathias Enard donc, nous suivons Michel Ange à Constantinople. Nous sommes au XIVème siècle où celui-ci, encore jeune, répond à la commande du sultan Bajazet : il doit ébaucher les dessins du pont qui réunira les deux rives de la belle turque et ses ambivalences.

Là où Léonard de Vinci n’a pas convaincu et alors que Michel Ange fuit les guerres et les commandes non payées du Pape Jules II, l’artiste doit réussir à ébaucher son oeuvre sur la Corne d’or. Mais pour cela, il faut qu’il relève le défi face à l’inconnu d’une ville qui l’impressionne, d’une autre civilisation. 

Constantinople serait-elle trop grande pour lui ? Trop inconnue ? Peut-être mais il parvient tout de même à la dompter grâce aux charmes de belles et de beaux inconnus, artistes toujours. Lui, l’acète, va se saouler avec eux pour enfin parvenir à un projet…

  » Le sculpteur est empli d’une énergie éblouissante, malgré l’alcool ingéré la veille et le manque de sommeil (…) En retraversant la Corne d’or, Michel-Ange a la vision de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai qu’il en a les larmes aux yeux (…) Un pont surgi de la nuit, pétri de la matière de la ville ».

Manipulé par les puissances (Rome et Constantinople), sur une terre mêlée à découvrir, Michel Ange travaille. Mathias Enard nous donne à voir tour à tour la puissance et l’absence de puissance créatrice,  les enjeux géopolitiques et historiques sous-jacents. Il invente pour cet artiste renommé un bout de vie crédible mais terriblement cynique en effleurant l’histoire sans y entrer vraiment, en évoquant aussi l’amour et ses tourments. Il répond en cela au commandement de sa citation d’introduction :

« Puisque ce sont des enfants, parlez-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables ».

Après tout, il n’y a de création sans communion, sans volonté de donner, sans amour.

C’est là une belle œuvre d’invention (justement), simple, séduisante et machiavélique que nous joue Mathias Enard. A lire absolument et à ne pas abandonner aux seuls lycéens. Je suis convaincue qu’il ne sont et ne seront pas les seuls à en savourer la lecture.

Paris, le 21 février 2011

Claire.




La carte et le territoire par Michel Houellebecq, Flammarion, 2010 – Douce folie ?

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Alors que je m’apprête à écrire cette chronique, j’entends un déclic d’appareil photo…Fort à propos, mon voisin de voyage mitraille avec un petit appareil le début de parcours de notre train. De là à penser que ces clichés sont à visée artistique et qu’il pourra les exposer, après un traitement adéquat – à l’acide ou non – dans une galerie parisienne, il n’y a qu’un pas. Un autre Jed Martin en puissance peut-être ?

Mais, voyez, la folie de Houellebecq est contagieuse. Je vis désormais avec ses personnages sur son territoire. Enfin pas tout à fait tout de même.

En fait, Houellebecq nous entraine sur les pas d’un artiste à peine abouti qui, on ne sait ni d’Eve ni d’Adam, rencontre malgré tout un peu de succès. Jed Martin commence par être connu puis reconnu pour ses photographies (enfin plus que ça mais c’est l’idée) de cartes Michelin. Toujours des cartes de départements ou de régions. Remarqué par une personne de chez Michelin, il poursuit ses travaux avec leur mécénat discret. Puis il arrête. En même temps qu’il laisse Olga – cadre de l’entreprise déjà nommée – sortir de sa vie. En dehors de rencontres avec son père, il n’aura désormais plus de vie privée. Il se réfugiera de temps en temps dans des relations tarifées.

Au moment où Olga sort de sa vie, il rencontre ou Frank et par son intermédiaire… Houellebecq. Alors que Jed Martin a peint de multiples personnages représentatifs de la société laborieuse ou moins laborieuse qui l’entoure (de la téléopératrice à Steeve Jobs) et qu’il échoue à peindre un dernier tableau, il doit organiser une exposition. Pour le catalogue, les « communicants » ont pensé à Houellebecq. Celui-ci se met alors sans vergogne en abyme. Il captive Jed Martin comme il captive le lecteur et comme – a priori – il se captive lui-même.

La collaboration sur la série de portraits des « métiers » est un succès et Jed Martin devient riche, très riche. Il réalise pour clore sa série le portrait de Houellebecq. Un portrait superbe non de réalité mais de « dérangement ». Car Houellebecq auteur se construit comme personnage qui dérange, dont la création comme la vie choquent. Car sa vie n’est rien sinon dépravation quand sa plume est vulgaire et prolixe. Jed Martin se développe un peu sur le même modèle associal de l’artiste, décalé et méchant, perdu peut-être.

Alors que la vie de Jed Martin est donc triste à mourir, entre son chauffe-eau à qui il parle et son père qui se meurt d’un anus artificiel (c’est peut-être la le seul vrai côté trash du bouquin, fidèle à l’idée que je me faisais – sans avoir jamais osé le lire – de Houellebecq), Houellebecq est sauvagement assassiné au fin fond de la France où il s’était installé, reclus. Son corps n’est pas seulement dépecé. Non, il devient œuvre d’art.

Œuvre d’art que les policiers affectés à l’affaire ne comprennent pas. Le crime ne semble avoir rien de crapuleux… Et pourtant…

Jed Martin participera peu ou prou à l’enquête. Puis il suit, en quelque sorte, le chemin de l’auteur assassiné en choisissant lui aussi de se réinstaller dans la commune de ses grands parents, dans un autre fin fond de la France. Il réalise des travaux à la hauteur de sa nouvelle mégalomanie, vit enfermé dans sa demeure mais produit encore. Des travaux qui mêlent la nature et la société de production. Jusqu’aux derniers jours, il travaillera encore, quelques heures quotidiennes. Avant de décéder, pour les mêmes raisons médicales que son père. Le seul être qui l’ait tant soit peu – non pas aimé – mais accompagné, de loin en loin, de moins en moins. Car s’il meurt des mêmes atteintes, il parvient à se détacher de la vie dans une atmosphère toute autre, dans un état d’esprit différent de celui de son père : il meurt seul, en admettant, au contraire de son géniteur, la déliquessence du corps et la mort naturelle, dans sa campagne originelle.

Si certains m’en veulent déjà d’avoir été jusqu’à raconter la chute, je leur réponds maintenant que mon affront n’en est pas un et que cet article n’enlèvera rien à leur plaisir de lecteur. Car Houellebecq, extravagant et mystérieux ne peut être dévoilé tout entier dans une chronique. La carte et le territoire c’est d’autres énigmes à résoudre, comme le meurtre de son auteur, c’est d’autres réflexions à mener sur la création artistique de Jed Martin et au final sur celle de Houellebecq et enfin sur les chemins de vie ou de mort qu’empruntent les gens. Selon moi, dans ce livre inattendu, Houellebecq dépasse sa vulgarité prétendue pour aller parfois avec prétention sur les terrains glissants de la vie avec une plume doucement folle, doucement attirante. Et ça, je ne peux décidemment vous le rendre.

 Tours, le 19 février 2011.

 Claire







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