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Charge d’âme, par Romain Gary, Gallimard, 1977 – Un titre explosif.

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Je crois que j’ai rarement été aussi frappé par l’intelligence d’un titre d’ouvrage. Charge d’âme, à tout le moins, prend trois sens différents au cours de notre lecture.

Une « charge d’âme », dans l’histoire inventée par Gary, c’est d’abord une charge énergétique, un contenant en énergie. Et l’énergie en question – le « carburant avancé », c’est l’âme des morts, récupérée juste après le décès grâce à un capteur particulier. Grâce à cette charge, il est possible d’alimenter n’importe quel éclairage, n’importe quelle voiture, n’importe quelle centrale et – le mot « charge » prend là encore un sens explosif – n’importe quelle bombe. En toile de fond du roman : l’affollement des puissances rivales de la Guerre froide, désireuse chacune de mettre la main sur les savants calculs de quelques physiciens nucléaires à l’origine de cette bombe, afin de les neutraliser. Toute l’ironie mordante de Romain Gary est alors lâchée : « Ce que vous nous dîtes là, c’est que l’âme humaine est une arme dévastatrice, d’une puissance de destruction illimitée… », s’interroge un sénateur américain. Et un scientifique de lui répondre : « Il n’y a là rien de nouveau, sénateur. Nous savions cela bien avant Hiroshima. »

Une « charge d’âme », c’est aussi pour les savants du roman le poids, la lourdeur, le boulet, que représentent à leurs yeux les si politiquement corrects « états d’âme ». A sa petite amie croyante qui, stupéfaite, découvre que son physicien d’amant a capturé l’âme d’un défunt collègue sans même avoir sollicité son accord avant sa mort, le physicien répond : « Non, évidemment, il y a tout de même des questions qui ne se posent plus dans les milieux scientifiques. Celle de l’ « âme », notamment. L’ « âme »… « Notre souffle immortel »… Tout ce vocabulaire moyenâgeux… C’était bon au temps du char à bœufs. Il s’agit d’énergie. […] Tu as entendu parler de la crise de l’énergie ? Bon. Nous avons trouvé une nouvelle source d’énergie qui ne coûte rien, qui est là à ramasser et qui est pratiquement inépuisable, inusable. C’est tout. »

Une « charge d’âme », dans un troisième sens, c’est enfin l’offensive de désespoir lancée par l’âme, son retour au galop vengeur, chargeant avec détermination et malice ses savants adversaires. Cette charge s’impose à plusieurs reprises aux théoriciens du « carburant avancée » : morceaux de musique classique résonnant dans leurs oreilles, envie irrépressible de s’essayer à la peinture, visions christiques… Rien ne leur est épargné !

Derrière ce titre aussi court qu’il en dit long, Romain Gary laisse donc place – à l’aide d’un sens de l’histoire, des personnages, de la mélancolie et de l’humour toujours conjugués – à des problématiques fortes.

Celle de la dérive idéologique de la science. A propos d’un fait divers lu dans un journal sur une tentative scientifique à la suite de laquelle tous les laborantins se conduisaient comme des animaux, Mathieu, le physicien français du roman, laisse échapper ce sarcasme : « Dépossédés de leurs caractéristiques humaines ? Eh bien, c’est la première fois qu’une expérience scientifique a les mêmes conséquences qu’une expérience idéologique. »

Au-delà, est posée la question de la maîtrise de la science, qui plus est en démocratie : « Le génie scientifique sonnait le glas de la démocratie, parce que seul le génie pouvait contrôler le génie. Et cela voulait dire que les peuples étaient à la merci d’une élite. »

Mais au final, c’est bien cette assertion trouvant place dès la note initiale de l’auteur que nous gardons en mémoire, l’une des assertions les plus célèbres de cet ouvrage, l’une des assertions qui convainc même les plus ardents détracteurs de l’obsession et de la croyance scientifiques : « Le paradoxe de la science est qu’il n’y a qu’une réponse à ses méfaits et à ses périls : encore plus de science ».

Jean-Baptiste.

Rouen, 31 janvier 2011.




Les siècles des nuages, par Philippe Forest, Gallimard, 2010 – A des milliers de kilomètres…

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Triple évocation – de son père, de l’histoire de l’aviation, de l’Histoire du XXème siècle : tel est le projet de Philippe Forest tel qu’on me l’a présenté la première fois. Sur les 550 pages de cet ouvrage, je dois en avoir lu une petite centaine. Et jamais je n’ai réussi à m’envoler avec l’auteur.

Le sujet aurait pourtant pu retenir toute mon attention – je me souviens notamment avoir été captivé par l’évocation de Charles Lindbergh signée Philip Roth dans Le complot contre l’Amérique. D’ailleurs, du livre de Philippe Forest, je garde en mémoire les lignes consacrées à Lindbergh et Mermoz : « Car le rêve, démocratique au fond, d’une humanité, pacifique et prospère, dont les aviateurs constitueraient en quelque sorte l’avant-garde, unie dans un effort collectif, ‘chacun étant seule responsable de tous’, selon la formule de Saint-Exupéry, […], ce rêve-là n’était pas totalement dissociable du rêve contraire, fasciste pour lui donner son nom, exaltant dans l’aviateur la figure de l’homme d’exception, incarnant seul le génie souverain de sa race, surplombant de tout son tempérament et depuis l’altitude du ciel la masse médiocre des hommes, étant donc légitimement appelé à exercer sur elle le magistère de sa domination, ou du moins à servir d’emblème à un tel exercice. » En écho, Lindbergh porte-parole des sympathisants hitlériens en Amérique et Mermoz prompt à dénoncer la décadence de la démocratie parlementaire au sein des Croix-de-Feu du Colonel de La Rocque.

Si le livre n’a pas retenu longtemps mon attention, ce n’est pas donc à cause du sujet, mais bien essentiellement à cause du style – un style épuisant, fait de phrases interminables, enchaînant les propositions relatives et repoussant chaque fois plus loin le point terminant non plus une phrase mais un paragraphe.

Par exemple, à propos de son père, l’auteur écrit : « Se perdant dans cette contemplation, celle du ciel, toujours semblable et sans cesse différent si bien que chaque journée passée à le regarder est identique à la suivante alors que rien de ce qu’on y a vu ne s’y répète jamais exactement et que ce jour-là, s’il lui avait fallu s’en souvenir, il aurait été incapable d’en rien dire ni même de le situer avec une quelconque précision, se rappelant peut-être malgré tout ce moment flou de son adolescence […] ». Cette phrase, qui de loin n’est pas la plus compliquée mais que j’ai tout de même préféré couper, exprime – après quelques transformations néanmoins – assez incroyablement mon sentiment sur ce roman. A savoir que l’on s’y perd dans l’incompréhension, celle du style, toujours semblable et sans cesse différent si bien que chaque page lue est identique à la suivante alors que rien de ce qu’on y a lu ne s’y répète jamais exactement. S’il m’avait fallu me souvenir d’un passage en particulier – à part personnellement le premier que j’ai cité – j’aurais été incapable d’en rien dire ni même de le situer avec une quelconque précision, me rappelant peut-être malgré tout un moment flou de ma vaine concentration.

A force cependant de voir les libraires vanter et vendre à foison ce succès de la rentrée littéraire, je me pose des questions. Je suis peut-être passé à côté de quelque chose… ? Une chose est sûre : j’y suis passé à des milliers de kilomètres !

Jean-Baptiste.

Rouen, 7 novembre 2010.




L’Italie si j’y suis, par Philippe Fusaro, La fosses aux ours, 2010 – Notre cœur tend vers le Sud…

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En lisant ce livre, je me suis remémoré ce passage de Jean Genet dans Notre-Dame-des-Fleurs, où le héros, Mignon, s’envolait pendant son sommeil et, le temps d’une rêverie fulgurante, sortait par la fenêtre de la piaule où il avait la veille posé ses basques : « Le soir, dès que Mignon s’allonge sur son lit, la fenêtre l’emporte vers l’Ouest, il la détache du bloc maçonné et s’enfuit avec, la traînant comme une nacelle. »

Dans L’Italie si j’y suis, tout commence aussi par une histoire de fenêtre, quand Sandro voit sa compagne rompre définitivement et lui balancer – par la fenêtre de leur appartement, qui donne sur la place d’un quartier lyonnais – l’ensemble de ses disques, livres, objets et vêtements.

Dans L’Italie si j’y suis, la rêverie prend également le relais, s’appuyant initialement sur une chanson que son voisin passe en boucle depuis trois jours : « J’entends L’Italie de Christophe. Il dit dans la chanson qu’il est fatigué de faire semblant d’avoir une histoire, il dit qu’il a fini d’inventer sa vie, il dit qu’il rêve d’Italie, il dit qu’il part avec sa Dauphine, il dit Venise, il dit les mandolines, il dit bye bye chérie, direction l’Italie. » En guise de Dauphine, l’Alfa Romeo Giulietta Spider noire de Sandro, dont la seconde place est destiné à Marino, son fils.

Sandro et Marino, au gré d’une errance de milliers de kilomètres, avec des allers, des retours, des disputes aussi légères que complices, tentent de retrouver ensemble un cours de vie. Une vie qui bien souvent prend la forme de mirages, de moments d’extases. Comme lorsque Marino, qui ne quitte pas le costume orange et bleu et le casque CCCP de Youri Gagarine ramené par son grand-père lors d’un voyage en URSS, parle avec son héros spatial dans le secret des toilettes ou d’une salle de bain. Et comme lorsque Sandro, le père, se lance dans une danse effrénée en plein milieu d’un palace avec Donna Summer, après que celle-ci a enflammé la ville le temps d’un concert d’été.

C’est de l’histoire de cette reconstruction – une reconstruction de vie qui passe par la fuite – que traite le roman de Philippe Fusaro. Avec un immense fond d’Italie – l’objet d’une tendresse, d’un amour, d’une passion que Sandro partage sans aucun doute avec son auteur. « Notre cœur tend vers le Sud », selon le mot de Freud…

Mais au fait, connaissez-vous Philippe Fusaro ? Si vous ne le connaissez pas encore, il faut absolument remédier à cela. Philippe Fusaro est un libraire, qui avec L’Italie si j’y suis publie son troisième roman. Le premier, Le Colosse d’argile, raconte la vie de Primo Carnera, ce pauvre bougre de boxeur italien instrumentalisé puis détruit par le régime mussolinien. Le deuxième, Palermo solo, dessine la vie d’un Baron réfugié depuis 50 ans dans un Grand Hôtel de Sicile, car se protégeant de la Mafia. Quant au troisième, L’Italie si j’y suis, j’espère que vous le lirez très bientôt…

Trois ouvrages, mais toujours cette écriture rythmée. Toujours ce rythme incroyable. Ce rythme vif. Et cette langue. Colorée. Virevoltante. Chaleureuse. Musicale. Alternant le français et l’italien. Comme dans les plus belles des chansons de Dalida…

Les livres de Philippe Fusaro sont des chansons. Des poèmes. Des moments de joie, de tristesse, de beauté.

Jean-Baptiste.

Paris, le 21 septembre 2010.




La Jeanne, une aventure de 50 ans, par Luc-Christophe Guillerm (Editions Le Télégramme, 2010) – Une première approche de la Jeanne.

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Parti de la rade de Brest le 2 décembre 2009 pour sa 45ème et ultime campagne, le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc fit son retour le 25 mai dernier dans cette ville qui l’a vu naître. Ce bâtiment extrêmement populaire – emblématique de la Marine nationale puisqu’à la fois navire-école des officiers élèves et ambassadeur de notre pays aux quatre coins du globe – fait l’objet d’une attention toute particulière de la part des éditeurs de beaux livres. Je n’en ai pour l’instant qu’un seul en ma possession, celui de Luc-Christophe Guillerm, médecin brestois réserviste de la Marine et ayant à ce titre effectué plusieurs campagnes sur la Jeanne.

Si l’écriture reconnaissons-le n’est pas toujours au garde-à-vous, ce livre constitue pour les novices de la Jeanne une première approche fort intéressante sur le fond, retraçant 50 ans d’une histoire riche en événements. L’auteur prend soin notamment de multiplier les encadrés et les zooms sur tel ou tel aspect de la vie de ce navire (vie à bord, exercices quotidiens, fêtes et traditions sur le bateau, moments forts des campagnes et des escales, opérations humanitaires, sauvetages en mer, réception de chefs d’Etat étrangers, etc.).

De même, l’auteur a inséré plusieurs témoignages de marins ayant navigué sur la Jeanne, dont celui-ci qui m’a particulièrement marqué : « Toutes les nuits je rêve de la Jeanne. Cela fait vingt ans. J’étais manœuvrier en 1990. Parfois ce sont des cauchemars. Je me vois à bord, perdu, cherchant mon chemin ; il y a des silhouettes de gens inconnus, d’autres en moto dans les coursives. Je vois aussi le bateau partir sans moi en escale. Ce fut le bateau de ma vie, j’y pense encore. Je n’ai jamais voulu y retourner, cela aurait été trop dur. »

Ce qui m’a frappé également, c’est de voir combien ce mythe flottant fut lui aussi confronté, à partir des années 1990, à une double difficulté faite de complications techniques (annulation, par exemple, de la campagne d’application 1997-1998) et naturellement de restrictions budgétaires (suppressions des musiciens, réduction de l’équipage, suppressions de cérémonies lors des escales…). A ce critère financier, on voit également que la Jeanne est un bateau bien de son temps… Mais un mythe n’est pas une politique : même avec moins d’argent, il se poursuit !

Pour cela, je vous invite certes à feuilleter les ouvrages sur ce bateau, mais surtout, si vous passez par Brest, à vous rendre au Musée national de la Marine, pour visiter la poignante exposition de photographies consacrée à la dernière mission de la Jeanne (jusqu’au 31 décembre 2010). Un seul regret : que la Marine nationale, auteur et détentrice de tous les clichés présentés, n’ait pas souhaité les rassembler au sein d’un catalogue qui aurait pu être d’exception ! A suivre je l’espère…

Rouen, le 10 août 2010.

Jean-Baptiste.







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