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Rencontres avec Marie Nimier, orchestrées par Enzo Enzo : Les Inséparables laissent coi, La Reine du silence se révèle trop bavarde…

7032014

ENZO ENZO

J’ai eu la chance d’assister à un concert d’Enzo Enzo, quelqu’un de bien – je sais, c’est facile – qui lors de ce tour de chant honorait les textes de l’auteure Marie Nimier. Celle-ci n’est pas seulement fille de et normande. Elle est à la fois parolière (Régine, Eddy Mitchell, Johnny Halliday par exemple) et romancière (elle a reçue prix Renaudot et prix de l’Académie française) : par conséquent, Enzo Enzo l’a non seulement fredonnée mais également lue.

Et quelle lecture que celle d’un extrait des Inséparables ! Enzo Enzo, longue dame brune à la voix plus fluette, est sensible, drôle, et sensée dans son interprétation. Et son jeu sur les Inséparables, texte sur l’amitié malgré tout, était magnifique. Une seule issue à ce concert : se précipiter dans la première bibliothèque pour le trouver et – ce qui ne manqua pas – le dévorer.

Léa et la narratrice se rencontrent sur les bancs de l’école. Peu importe le cadre – en l’occurrence le Paris des années 60-70 où les différences sociales sont exacerbées, en particulier pour ces deux filles qui fréquentent un bel établissement proche des Champs Elysées tout en résidant en logements sociaux – l’amitié se construit au-delà. Les deux enfants sont le jour et la nuit, à tel point que « personne n’aurait parié un kopeck sur leur amitié ». Et pourtant, la fillette aux cheveux flammes, volubile et dure, et celle aux yeux d’eau, silencieuse et sage, vont mêler leur sang. Elles lient ainsi leurs destins, se retrouveront toujours de loin en loin. Sans pouvoir plus jamais mais sans avoir besoin non plus de renouveler ce mélange inébranlable : elles sont à jamais sœurs de sang.

Ce roman, c’est celui de l’amitié au long cours, celle qui ne s’exonère ni des douleurs, ni des mensonges ou des silences. Celle qui est une évidence. Celle qui nourrit l’autre, peu importe qu’il soit le port d’attache ou le bateau.

Ce roman, c’est celui d’un couple mais aussi celui de deux femmes aux histoires complémentaires qui s’enchâssent l’une dans l’autre, sous le point de vue de la narratrice. Et s’il manque des pièces au puzzle de celle-ci pour reconstituer l’histoire de cette autre en négatif qu’est Léa, cela n’en est que plus fort. L’amitié ne dit pas tout. Et elle ne dit pas, ne sait pas pourquoi la vie de Léa a basculé. Pourquoi, comment ? L’amitié n’est pas toujours un ange gardien. Elle est une consolation.

Ces questions sans réponse (pourquoi, comment et pourquoi elle ?) sont comme les bras troués de Léa : omniprésents et culpabilisants.

A moins que la narratrice ne sache finalement s’en libérer en les écrivant, en les décrivant… dans une œuvre mise en abyme qui s’intitulerait Les Inséparables. Une œuvre qui comporterait, à défaut d’explications, des émotions et des mystères, ceux propres à une amitié imparfaite et trouée mais inébranlable.

Si Les Inséparables m’a conquise, vous comprendrez que je suis restée sur ma faim avec le second livre, La Reine du silence. Je précise d’emblée que c’est avec ce récit, entreprise autobiographique, que Marie Nimier a obtenu en 2004 un autre prix figurant à son palmarès, le prix Médicis.

L’auteure tente ici de s’approcher de la figure tutélaire, plus qu’on ne croit, de son père, l’écrivain Roger Nimier. Celui-ci a rencontré un succès fulgurant avec la parution – notamment – du Hussard Bleu en 1950. Il est connu pour son anticonformisme de droite (sa fille le qualifie de royaliste) et sa volonté de détacher la littérature de tout engagement. Il a disparu tragiquement dans un accident de voiture à l’âge de 36 ans. A ses côtés, une autre écrivain. Pas sa femme donc. Marie Nimier avait alors 5 ans.

L’auteure commence son récit et nous amène vers ce personnage de hussard. Elle livre alors un texte journalistique et froid de la fin de son père. Un texte qui contraste avec la chaleur qui émane des allées du cimetière de Saint Brieuc où il repose. Le début du récit – soufflant ce chaud-froid – est captivant, fort d’une distance plus ou moins grande qui échappe à l’auteure que l’on sent habitée par ce père dont elle ne connaît rien, au point qu’elle doit questionner des contemporains ou pire des articles de presse.

Et puis, selon moi, La Reine du Silence, ainsi que l’a surnommée son père, dérape. Elle contourne la difficulté. Sans doute y a-t-il là des raisons, car sa vie n’a pas débuté sous les meilleurs auspices. Car le début de sa vie lui a en fait échappé. Ce que semble confirmer ce court écrit de son père, évoquant/évacuant la naissance de Marie : «  Au fait, Nadine a eu une fille hier. J’ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler. »

Toujours est-il que le texte s’éloigne du père pour le soi, larmoyant, triste et bavard, si propre aux créations contemporaines. Bavarde la Reine du silence ?

Certes le livre n’est pas déplaisant, dialogue entre un mort et sa survivante, entre deux intelligences, deux plumes. Mais pour moi, plus l’écriture se déroule, plus elle manque de vérité, de simplicité. Larmoyante, elle n’est pas émotion vraie. Peut-être parce qu’être la fille d’un hussard précoce, qui a vécu trop vite de littérature et de voitures, « d’encre et d’essence », sans accorder de place à ses enfants – les intimant au silence – sans considérer les femmes – les reléguant par trop d’alcool – , n’est-il pas si simple. Après tout, sa vie à lui fut rapide et bruyante.

Claire




Le meilleur des jours, par Yassaman Montazami, Sabine Wespieser Editeur, 2012 – Mais Behrouz est mort…

16092012

Le meilleur des jours, par Yassaman Montazami, Sabine Wespieser Editeur, 2012 – Mais Behrouz est mort…  dans Au fil de nos lectures titre_121

« Le meilleur des jours » est la traduction française du prénom Behrouz, le héros de ce livre-hommage d’une fille à son père. Au-delà, « le meilleur des jours » est une quête, la quête d’une vie, pour ce papa iranien exilé, venu faire ses études à Paris en plein bouillonnement intellectuel des années 1960, lui qui admire et connaît tout de la vie de Karl Marx, lui qui s’est lancé dans une thèse d’économie dont l’unique ambition est de révéler au grand jour – le meilleur ? – la pensée parfaite et complète de l’auteur allemand (« Ma chérie (…), il faut que tu saches que rien dans ce monde n’a échappé à l’observation sagace de Karl Marx ! Pas une poussière, pas une particule, pas un instant de l’Histoire »). Mais Behrouz est mort… Yassaman, sa fille, dans des chapitres joyeux, tendres, toujours vifs, évoque sa mémoire, celle d’un homme farceur (« Ma chère Madame, le plus tragique n’était pas qu’elle fût stérile, mais clitoridienne ! » décrétait-il à propos d’une connaissance lointaine lors d’une conversation guindée à l’heure du thé), celle d’un intellectuel lucide sur la réalité politique et les désillusions qui allaient suivre la chute du Shah (« Profitez-en tant que vous avez des mains ! » grognait-il en pinçant les fesses de ses amies, s’adressant aux hommes présents à Neauphle-le-Château où l’Ayatollah Khomeiny s’était installé), celle d’un ami le cœur sur la main accueillant chez lui toute la dissidence qui serait du monde si elle n’était iranienne, des maoïstes en danger, des soutiens déchus de la monarchie, en particulier une femme de colonel, véritable personnage castafioresque de ce roman. Behrouz vivait en luttant. Il vivait pour demain. Il vivait en rêvant au bonheur universel. Mais Behrouz est mort… Le meilleur des jours, ce ne sera plus demain. Le meilleur des jours, pour Yassaman et ici le lecteur, c’était hier, avec lui. Ce livre serait triste s’il n’était pas écrit avec drôlerie, intelligence et regard d’enfance.

Jean-Baptiste

Saint-Pierre-des-Corps / Paris, 16 septembre 2012.




Journal d’un corps par Daniel Pennac, Gallimard, 2012 – Du dégoût à l’éclat de rire, de la gêne au sourire, des mots qui entrent en résonnance avec le corps.

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Journal d’un corps par Daniel Pennac, Gallimard, 2012 – Du dégoût à l’éclat de rire, de la gêne au sourire, des mots qui entrent en résonnance avec le corps. dans Au fil de nos lectures image-Jal-Corps-99x150

S’offrir un livre pour son auteur, Daniel Pennac : apprécié, jeune pour l’Oeil du Loup et un peu moins jeune pour Chagrin d’Ecole… S’offrir un livre pour son auteur et, une fois le livre refermé, se dire qu’on le réalisera de nouveau : choisir un Pennac pour Pennac.

Car ce Journal d’un corps est magnifique. La vie déclinée dans tous ses petits détails corporels, ses forces physiques, ses faiblesses maladives, y figure magistralement, en première place. Le cahier des charges de l’auteur est ainsi respecté à la ligne : page après page, c’est du corps qu’il s’agit et de rien d’autre. Il ne s’agit pas d’un journal intime. Nous sommes au royaume du corps. Ainsi, il n’est permis au narrateur d’avouer ses sentiments pour sa femme que dans la description sensuelle du corps de celle-ci, de sa démarche « chaloupée ». Plus que du corps objet, c’est avant tout du corps acteur qu’il est question : non seulement il prend la plume ou saisit le clavier de l’auteur mais il bouleverse aussi le narrateur, le soumet, le plie, jusqu’à son dernier souffle de vie.

L’œuvre qu’écrit Daniel Pennac, est donc le journal d’un narrateur en fin de vie. Un narrateur qui a choisi de tenir ce journal d’un corps qu’il découvrait au fur et à mesure des âges, d’un corps compagnon de route qu’il souhaitait décrire et transmettre à ses descendants. Le récit est jalonné moins de dates, éminemment culturelles, que d’âges, éminemment corporels et ridés. Il traite du corps et exclusivement du corps, dans sa plénitude, ses jouissances, son déclin et sa décrépitude. Le journal nous renvoie au corps et à sa plénitude  physique. Et le fait dialoguer avec le corps du lecteur.

En l’occurrence, la lectrice que je suis a ressenti ce livre, bien plus que d’autres, dans sa chair. Au-delà des sentiers battus des sentiments que suscitent d’autres lectures, ce livre est vecteur d’émotions fortes…  Si fortes, qu’il fait naitre le plaisir, le désir, comme le ressent le narrateur lui-même face à ses propres lectures : « cette montée du désir qui me prend parfois aux moments les plus inattendus (…) dans l’échauffement de certaines lectures par exemple… ».  Si fortes qu’il engendre la nausée, le malaise, en particulier lors de l’extraction médicale ou naturelle de polypes du nez d’un narrateur bien loin d’être ronflant. Si fortes que le livre provoque, au-delà des sourires, le rire à la lecture de phrases, hors des clous certes, mais tellement vraies, tellement drôles, tellement vécues (?). Il en est ainsi des suivantes, relevées au hasard d’une rapide relecture : « Je me trouve plus indiscret en sentant un rot qu’en humant un pet » ;«Repensé à cette poussée graisseuse de l’adolescence en me lavant les cheveux, ce matin. Depuis cette époque, un jour de retard me les fait sentir étrangers à mon crâne, serpillière tombée par hasard sur ma tête. En d’autres termes je me lave les cheveux pour les oublier»; « Devenir père, c’est devenir manchot. Depuis un mois, je n’ai plus qu’un bras, l’autre porte Bruno ».

Sans vulgarité aucune, sans grivoiserie, sans lourdeur, Pennac tient un excellent journal. La ligne éditoriale est entrainante, de la naissance du corps à soi-même, de sa permanence, de son déclin…  Toutes ses longues étapes sont ponctuées d’échappées belles dans le plaisir ou dans la souffrance. Les mots sont précis et attachants, le langage corporel.

J’ai aimé cette lecture, iconoclaste par bien des aspects et notamment par sa transgression répétée des tabous hypocrites sur la vérité des corps. C’est un livre inattendu et juste. Un très bel ouvrage. Et un très bel hommage au support – et sans doute un peu plus – de notre vie.

Tours-Paris, le 9 avril 2012

Claire




Ceux qui ne mentent jamais par Thierry Maricourt, Ginko Editeur, 2010 – « La vérité sort de la bouche des enfants ». Et alors ? Trop facile et factuel.

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Facile et factuel. J’espère d’ailleurs – mais sans trop y croire – que la mention «  Toute ressemblance, dans ce roman, avec une sale affaire bien réelle serait purement fortuite, évidemment » est bel et bien ironique.

Comment penser sérieusement que son auteur est romancier ? Suffit-il pour cela de changer le nom d’une cité du Nord de la France ? De vieillir un juge ? Et, au passage, d’entretenir, sans réel second degré, la caricature autour de certaines professions, en l’occurrence, les prêtres ou encore les nourrices et les policiers ? L’auteur, pour moi, n’est pas même psychologue tant son livre est maladroit, empli, donc, de caricatures et de clichés non seulement sur la parole sacrée des enfants – dont j’attendais qu’elle soit analysée – mais encore sur le comportement des adultes. Ceux-ci, qu’ils soient accusés ou bien accusateurs, voire juges, ne sont pas réellement mis en cause. Certes ils sont moqués. Mais cela ne va pas plus loin.

Ce livre est donc pour moi une déception. Il pointe sans aller au-delà. Il évoque l’affaire d’Outreau sans réussir soit complètement à la coller pour devenir document soit complètement à s’en détacher pour devenir roman. Sans doute y a-t-il eu une sorte de peur du sujet ?

Toujours est-il que faire un tel livre sans traiter la faillite d’un système judiciaire qui érige les psychologues ou psychiatres en tenants de la vérité absolue et les juges en bourreau est dommage. Ne pas exploiter la relation du système à l’enfant sans parler de la place royale de celui-ci dans la société en général est aussi dommage. En taisant et en occultant certaines pistes pourtant frôlées, Thierry Maricourt passe pour moi à côté de son récit. Il n’exploite pas les faits, des faits qu’il n’a pas assez étoffés.

En saisissant ce livre (grâce à l’opération Masse critique organisée par Babelio), j’ai cru qu’il pourrait être associé à celui de Mazarine Pingeot qui prenait à bras le corps l’affaire Courjault, Le Cimetière des poupées. Il ne lui arrive pas à la cheville.

Sauf subrepticement lorsque, victime devenu bourreau, l’enfant prend la parole tout au long du récit. On écoute alors une poésie douloureuse, seule vraie raison de lire ce livre.

«  Je t’écris d’une prison spéciale. S’il existe un règlement, celui-ci ne figure nulle part. Aucun point auquel se référer, auquel faire allégeance. Je n’ai pas de codétenus. 

Dirais-tu que j’ai mérité de séjourner ici ? 

Oserais-tu le dire ? 

Le temps n’existe pas dans cette prison. 

Y séjournerai-je toute ma vie ? 

A coup sûr plus longtemps que toi. » 

http://www.babelio.com/livres/Maricourt-Ceux-qui-ne-mentent-jamais/191482/bloguer

Paris, le 19/10/2010.

Claire.







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