Les terroristes, par Maj Sjöwall et Per Wahlöö, Rivages/Noir, 2010 (1975) – Il y a eu des livres en Suède avant ceux de Stieg Larsson.

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Les terroristes, par Maj Sjöwall et Per Wahlöö, Rivages/Noir, 2010 (1975) – Il y a eu des livres en Suède avant ceux de Stieg Larsson.  dans Au fil de nos lectures terroristes

Nous étions, il y a quelques années, dans une salle de l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, en groupe restreint pour échanger avec Robert Badinter qui disait combien, pour comprendre vite un pays, en particulier ses maux et ses manques, se rendre dans les tribunaux était utile et nécessaire. Suivre cette méthode avec Maj Sjöwall et Per Wahlöö dans Les Terroristes dresse un portrait peu flatteur voire assassin – nous sommes dans un roman policier – de la Suède des années 1970. Si la justice en prend pour son grade, la police, la « sécurité », les services secrets, au-delà les autorités, les institutions, le gouvernement ne sont pas épargnés. C’est toute la social-démocratie suédoise qui est la cible de ce polar « gauchiste », avec toute l’affection et la noblesse que je porte à ce terme. Un décalage singulier avec les leçons des afficionados médiatiques du modèle suédois. Les terroristes : il y a des Justes de Camus dans ce titre et dans l’un des volets de l’histoire, interrogeant davantage les ravages d’une société qui trompe et néglige ceux qui la composent plutôt que la sempiternelle problématique de la fin qui justifierait, ou pas, les moyens. Ce texte offre une agréable trame, avec de l’humour, des surprises, de bons personnages. Parmi eux le commissaire Martin Beck, ni héros ni anti-héros, ni idéaliste ni pessimiste, ni excessif ni passif, qui aux dires d’un ancien de ses collègues s’est « trompé de boulot, d’époque, de partie du monde, de système ». Beck, conscient mais consciencieux, sans illusion mais avec la passion de son métier, est chargé d’enquêtes qu’il mène à bien. Les résultats sont là et son travail est reconnu. Il lui faut ici protéger un sénateur américain en visite officielle, provocateur et conservateur comme ce pays sait en fournir. Ce roman est le dernier d’une série de dix ouvrages. Tous composent une œuvre globale, « Le roman d’un crime », sorte d’enquête sans temps perdu. Cela m’a donné envie de posséder et de lire un jour peut-être en totalité les neuf premiers. C’est probablement l’essentiel.

Jean-Baptiste 

Bordeaux, 13 septembre 2012




Journal d’un corps par Daniel Pennac, Gallimard, 2012 – Du dégoût à l’éclat de rire, de la gêne au sourire, des mots qui entrent en résonnance avec le corps.

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Journal d’un corps par Daniel Pennac, Gallimard, 2012 – Du dégoût à l’éclat de rire, de la gêne au sourire, des mots qui entrent en résonnance avec le corps. dans Au fil de nos lectures image-Jal-Corps-99x150

S’offrir un livre pour son auteur, Daniel Pennac : apprécié, jeune pour l’Oeil du Loup et un peu moins jeune pour Chagrin d’Ecole… S’offrir un livre pour son auteur et, une fois le livre refermé, se dire qu’on le réalisera de nouveau : choisir un Pennac pour Pennac.

Car ce Journal d’un corps est magnifique. La vie déclinée dans tous ses petits détails corporels, ses forces physiques, ses faiblesses maladives, y figure magistralement, en première place. Le cahier des charges de l’auteur est ainsi respecté à la ligne : page après page, c’est du corps qu’il s’agit et de rien d’autre. Il ne s’agit pas d’un journal intime. Nous sommes au royaume du corps. Ainsi, il n’est permis au narrateur d’avouer ses sentiments pour sa femme que dans la description sensuelle du corps de celle-ci, de sa démarche « chaloupée ». Plus que du corps objet, c’est avant tout du corps acteur qu’il est question : non seulement il prend la plume ou saisit le clavier de l’auteur mais il bouleverse aussi le narrateur, le soumet, le plie, jusqu’à son dernier souffle de vie.

L’œuvre qu’écrit Daniel Pennac, est donc le journal d’un narrateur en fin de vie. Un narrateur qui a choisi de tenir ce journal d’un corps qu’il découvrait au fur et à mesure des âges, d’un corps compagnon de route qu’il souhaitait décrire et transmettre à ses descendants. Le récit est jalonné moins de dates, éminemment culturelles, que d’âges, éminemment corporels et ridés. Il traite du corps et exclusivement du corps, dans sa plénitude, ses jouissances, son déclin et sa décrépitude. Le journal nous renvoie au corps et à sa plénitude  physique. Et le fait dialoguer avec le corps du lecteur.

En l’occurrence, la lectrice que je suis a ressenti ce livre, bien plus que d’autres, dans sa chair. Au-delà des sentiers battus des sentiments que suscitent d’autres lectures, ce livre est vecteur d’émotions fortes…  Si fortes, qu’il fait naitre le plaisir, le désir, comme le ressent le narrateur lui-même face à ses propres lectures : « cette montée du désir qui me prend parfois aux moments les plus inattendus (…) dans l’échauffement de certaines lectures par exemple… ».  Si fortes qu’il engendre la nausée, le malaise, en particulier lors de l’extraction médicale ou naturelle de polypes du nez d’un narrateur bien loin d’être ronflant. Si fortes que le livre provoque, au-delà des sourires, le rire à la lecture de phrases, hors des clous certes, mais tellement vraies, tellement drôles, tellement vécues (?). Il en est ainsi des suivantes, relevées au hasard d’une rapide relecture : « Je me trouve plus indiscret en sentant un rot qu’en humant un pet » ;«Repensé à cette poussée graisseuse de l’adolescence en me lavant les cheveux, ce matin. Depuis cette époque, un jour de retard me les fait sentir étrangers à mon crâne, serpillière tombée par hasard sur ma tête. En d’autres termes je me lave les cheveux pour les oublier»; « Devenir père, c’est devenir manchot. Depuis un mois, je n’ai plus qu’un bras, l’autre porte Bruno ».

Sans vulgarité aucune, sans grivoiserie, sans lourdeur, Pennac tient un excellent journal. La ligne éditoriale est entrainante, de la naissance du corps à soi-même, de sa permanence, de son déclin…  Toutes ses longues étapes sont ponctuées d’échappées belles dans le plaisir ou dans la souffrance. Les mots sont précis et attachants, le langage corporel.

J’ai aimé cette lecture, iconoclaste par bien des aspects et notamment par sa transgression répétée des tabous hypocrites sur la vérité des corps. C’est un livre inattendu et juste. Un très bel ouvrage. Et un très bel hommage au support – et sans doute un peu plus – de notre vie.

Tours-Paris, le 9 avril 2012

Claire




Le Turquetto, par Metin Arditi, Actes Sud : Arts politiques.

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Le Turquetto, par Metin Arditi, Actes Sud : Arts politiques. dans Au fil de nos lectures Turquetto

« La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache » : Metin Arditi met en exergue de son roman cette citation d’André Malraux (Antimémoires, 1967) qui prendra tout son sens, page après page de sa belle œuvre.

Au confluent de plusieurs cultures, Metin Arditi a choisi de raconter un artiste du XVIème siècle, lui aussi torturé, à la frontière de cultures, d’envies, d’interdits. Frontière rime souvent avec guerre et en l’occurrence le Turquetto (peintre fictif de la Renaissance italienne) est la proie d’un conflit entre sa judéité originelle, son développement dans une Constantinople qui est aussi et surtout musulmane et son envie, sa destinée : la peinture. En effet, ni Abraham, ni Ibrahim, père commun des deux religions que l’enfant côtoie n’appartiennent à un monde où la Loi permettrait de représenter Dieu ou ses œuvres. Le Turquetto ne sera pas marchand d’esclaves comme son père. Un père qu’il renie avant de comprendre, au crépuscule de sa propre vie, combien il y était lié. Il ne sera pas non plus l’artisan génial qu’est Djelal, son ami méconnu et méprisé. Il sait observer, le petit « rat » et veut peindre. Or pour exposer cette vérité, la vivre, il doit partir. L’Italie fait figure d’eldorado à ce moment pour l’enfant prodige qui vient de perdre son père. Il s’embarque donc pour Venise.

Il y fait son apprentissage et l’auteur nous le présente, simple toujours mais prisé, objet de convoitises et de conflits entre notables de la belle cité. Les rapports entre artistes et pouvoirs sont ici esquissés de manière intéressante et prémonitoire. Le service opère dans les deux sens avec des artistes qui ont besoin de la reconnaissance des puissants pour vivre et les puissants qui ont besoin d’afficher un mécénat exubérant. Le système n’est-il pas le même aujourd’hui, ces sphères entretenant plus que jamais proximités et connivences, plus vilement utilitaires qu’intellectuelles ?

Venise a néanmoins pour le Turquetto son côté obscur : le ghetto. Personne ne connaît sa religion maternelle, rien ne l’oblige donc à y vivre, rien ne l’empêche de peindre. Elève du bien réel Titien, il réussit et le dépasse dans certaines réalisations, admirablement inventées et décrites par l’auteur, à l’écrit seulement donc… (on pourrait presque le déplorer).

Mais ces réalisations, il les a donc produites dans le mensonge. Sa religion, son héritage lui interdisent son propre métier, ne lui autorisent pas non plus le mariage qu’il a pourtant conclu. Il se cache, dans la peinture puis dans son atelier en vivant de belles aventures, l’une charnelle, avec un modèle de même religion que lui. Mais cela ne plait pas à ses commanditaires : cela pourrait desservir leur réputation, si l’on savait la liaison entre leur peintre et une juive.

La relation amoureuse, la première que le Turquetto s’était permise au-delà des contraintes sociales, échappe dramatiquement au peintre. C’est le signal. Il sort de lui-même et alors qu’on lui commande une scène, il y figure douze de ses contemporains en qualité d’apôtres. Douze, dont Judas… Cette création le dénonce à tous car c’est lui qui incarne Judas. L’autodafé n’est pas loin. Après avoir décillé les yeux des autres sur lui-même, il ne lui reste qu’à déciller les siens, à revenir aux couleurs et aux odeurs de sa première ville, des premiers visage qu’il avait fuis…

Se révéler aux autres puis se révéler à soi. Cette révélation aurait supposé la tolérance. Elle ne suscite qu’intolérance. Quand des commanditaires se détachent de magnifiques tableaux sur le seul critère d’une signature conspuée, celle du Turquetto, l’œuvre fusse-t-elle belle, la peur et l’intolérance sont victorieuses. Quand l’admiration, le respect sont forcés, le courage voudrait, au-delà de toute autre considération – de grimer la signature au bas de la toile pour sauver cette dernière. C’est ce que fera le professeur pour l’élève condamné. Et c’est l’acte fondateur du roman de Metin Arditi.

Ainsi, plus que la belle histoire d’un grand artiste voué aux oubliettes imaginaires du fait de ses bourreaux, retenons le récit intelligent que livre l’auteur sur les carrefours culturels et religieux du XVIème siècle européen où, si les peuples coexistaient, ils ne pouvaient tolérer le moindre mouton noir en leur sein et coopéraient pour l’exclure. Ce livre est une très belle réussite autour d’un sujet qui fait flores avec Sophie Chauveau (plus historique et moins poétique) mais aussi et surtout avec le récent Mathias Enard, lui aussi, est-ce un hasard, publié chez Actes Sud, avec Parlez leur de batailles, de rois, d’éléphants. Ces deux récits sont d’une trempe semblable, coloré et métissé, presque déjà politique.

Clichy, le 14 février 2012,

Claire




Le conflit, la femme et la mère par Elisabeth Badinter – Etonnements et confirmations.

11092011

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26 ans. Et voilà que commence à affleurer le conflit, ce conflit propre à beaucoup de femmes. Celui qui, bien sûr, est exprimé clairement dans le titre de cet essai quand il reste sous-jacent, voire refoulé en nous.

La femme, dans ce débat, est multiple : carriériste, indépendante, féministe, maitresse… La mère aussi est multiple même si la facilité pousse trop souvent à la dialectique mère indigne ou mère aimante.

Dans l’essai très documenté (d’études scientifiques à de belles références littéraires contemporaines – Marie Darrieussecq, Eliette Abecassis – en passant par des sources plus philosophiques) que propose Elisabeth Badinter, c’est à la fois toute la femme et toutes les femmes qui sont présentes.

Toutes présentes, elles sont cependant considérées différemment. En effet, si toutes les postures que nourrit la société sur les femmes sont visées, quelles qu’elles soient, ce sont surtout les positions naturalistes qui sont mises en cause. Ces dernières reviennent en l’occurrence aujourd’hui sur le devant de la scène et font l’actualité du discours sur la maternité. Un discours qui conduit au tout ou rien pour des femmes désormais en capacité de choisir c’est-à-dire soit à la victoire du don à l’enfant sur le « moi d’abord » de sociétés individualistes, soit à son contraire.

L’auteure s’émeut d’un réel retour de la Mère nature prônée par Rousseau. Elle n’est pas contre mais défend le choix de toute femme et s’en prend au processus de culpabilisation visant les mères qui ne se consacrent pas 100% à bébé, qui n’allaitent pas (et bien sûr pendant au moins 6 mois, à la demande), qui ne pratiquent pas le « co-dodo » ou le peau à peau, qui n’arrêtent pas de travailler… bref qui ne se sacrifient pas à l’enfant roi.

Le discours qu’elle dénonce, porté notamment par Edwige Antier (dont j’ignorais le parcours politique mais connaissais la voix par le biais des stations de radio-France sur lesquelles elle tient des chroniques en qualité de pédiatre), est ici fortement mis en cause. Elisabeth Badinter dénonce un système qui a évolué aux dépens de la femme du don de la vie à la dette. Auparavant, la femme, le couple en réalité, donnaient la vie. Aujourd’hui, la femme, le couple, donnent la vie en connaissance de cause et donc existe une dette envers l’enfant. Un enfant choisi et dont on serait redevable :

« Dans une civilisation où le « moi d’abord » est érigé en principe, la maternité est un défi, voire une contradiction. Ce qui est légitime pour une femme non-mère ne l’est plus dès que l’enfant paraît. Le souci de soi doit céder la place à l’oubli de soi (….). Du don de la vie de jadis, on est passé à une dette infinie à l’égard de celui que ni Dieu ni la nature ne nous impose plus et qui saura bien vous rappeler un jour qu’il n’a pas demandé à naitre ».

Le contexte de crise économique redonne sans doute de l’importance à ce discours : à partir du moment où l’emploi n’est pas, ou n’est pas gratifiant, il est sans doute plus facile pour certaines femmes de ne pas concurrencer les hommes sur leur terrain et de regagner la maison où se construit le personnage de la mère. Mais c’est un schéma qui va contre l’égalité des sexes, contre le couple même. Et c’est également un schéma qui va contre la natalité. Ainsi, Elisabeth Badinter fait le lien entre les sociétés qui érigent un portrait de la mère parfaite (l’Allemagne ou le Japon) et l’absence de natalité. Elle loue au contraire la France où, jusqu’à présent, la distinction entre la femme et la mère reste maintenue et où de fait, la natalité reste vive.

Cet essai est impressionnant. En décrivant et en décriant les pratiques naturalistes – qui rejoignent les discours écologiques dans la construction d’une mère qui préfère les couches en tissu ( !…) – et arriérées, ce livre est tout d’abord effrayant. J’avoue que je ne m’étais jamais confrontée à des discours aussi anti-féministes et aussi décourageants. Si faire le choix d’avoir un enfant, c’est faire le choix de se sacrifier… D’un autre côté, Elisabeth Badinter est rassurante : elle confirme qu’il n’est pas monstrueux, même si c’est à contre-courant, de vouloir mener de front une vie de femme et une vie de mère. Si l’instinct maternel n’est pas inné (cf L’amour en plus, autre opus décrié de la philosophe), il peut être partagé par des femmes dont les envies diffèrent : contre le discours féministe ambiant, il y a en fait moins d’intérêts communs aux femmes qu’aux hommes.

Après tout, il y aura toujours un conflit entre les femmes, en fonction de leurs choix de vie. Mais il y aura toujours, sous-jacent, un conflit au sein de la femme. Le tout est de ne pas revenir en arrière, à une époque où la femme n’était rien d’autre qu’un utérus. Et pour se faire, de réagir au discours naturaliste ambiant. Pas parce qu’il est naturaliste. Mais parce qu’il est intolérant.

Rouen, le 11 septembre 2011.

Claire







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